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Catégorie : OutreMer
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Logo de la Journée Nationale de la DiasporaLe choix du titre m’oblige à une explication préliminaire. Je m’en voudrais si, voulant célébrer un événement historique, j’arrive à provoquer des effets contraires à mes intentions. Pourquoi donc le choix de ce titre si «Réflexions» aurait pu être aussi «Cicatrisation ». Quoique n’étant pas médecin, je vais m’aventurer à faciliter une explication.

Logo de la Journée Nationale de la DiasporaLe choix du titre m’oblige à une explication préliminaire. Je m’en voudrais si, voulant célébrer un événement historique, j’arrive à provoquer des effets contraires à mes intentions. Pourquoi donc le choix de ce titre si «Réflexions» aurait pu être aussi «Cicatrisation ».
Quoique n’étant pas médecin, je vais m’aventurer à faciliter une explication. La cicatrisation  suppose d’abord l’existence de lésions traumatisantes, de blessures et oblige par conséquent à considérer  l’existence d’un phénomène de régénération qui devra conduire à la réparation des tissus ou des organes affectés (plaies, brûlures, etc) par le fait traumatisant. La cicatrisation porte, en un deuxième temps, à penser à un processus de consolidation d’une situation durant laquelle des éléments séparés ou désunis arrivent à s’unir à se joindre. Ainsi donc, la cicatrisation, dans le cas de l’existence de blessures oblige à penser à une étape préalable, celle de panser les blessures produites puis, à une seconde étape qui est celle de faire disparaître les cicatrices existantes, enlevant toute trace de la blessure originale. L’émigration est « traumatisme ». Elle provoque donc « blessures » et oblige donc à penser à leur cicatrisation. L’exil l’est encore plus mais le choix de partir, même volontairement, laissant derrière soi toute une vie, sachant que l’on va devoir peut-être passer le reste de sa vie à l’extérieur, provoque de profondes blessures. Voilà le pourquoi de ce titre car  je crois qu’à partir de ce 20 avril 2011 nous devons commencer à panser nos  blessures et penser à faire disparaître les cicatrices résultantes.

Quoiqu’étant une expérience traumatisante, quoique représentant un conflit interne, permanent dans le cas du migrant, l’émigration a son côté positif et sa partie négative. Je vis cette expérience depuis plus de 33 ans car j’habite en Espagne depuis 1978. Je dois être pour la célébration du 20 avril parce que depuis quasiment 6 ans je prépare mon retour au pays natal sans avoir pu réussir à établir un « projet-retour satisfaisant », sans avoir pu reprendre de façon plénière ma condition d’Haïtien. J’y tiens et je suis aussi prêt à accepter les conditions.  Parlons d’abord du côté négatif. 


Lors d’une conférence le 12 avril dernier, à l’Université de Barcelone, je critiquais « l’immigration sélective » qui, selon mon point de vue, appauvrissait de plus en plus les pays défavorisés, renforçant la fuite de cerveaux, réduisant davantage le capital humain de pays qui, comme Haïti ont du mal à en produire et offrant aux pays les plus riches de quoi embellir leurs vitrines déjà luxueusement parées. Il fallait, leur disais-je, dans le cas d’Haïti, d’établir soit des mécanismes de compensation, soit des structures de reconquête des compétences haïtiennes établies à l’étranger  afin d’en tirer profit  pour la transformation du pays.

Certains des assistants, de jeunes professionnels finalisant leurs études de doctorat à l’Université de Barcelone, et même des  professeurs  universitaires, espagnols, me manifestaient leur désaccord en me disant que le professionnel a le droit de s’établir là où il trouve les meilleures conditions de travail (production, recherches). Le problème à résoudre, leur disais-je, c’est d’habiliter des mécanismes permettant aux pays pauvres de pouvoir retenir leurs talents locaux, de pouvoir les gérer de façon adéquate, pour l’avancement de leur propre pays d’abord et pour le bien de l’Humanité ensuite.

En plus, dans un monde qui change sans cesse, dont les réseaux d’interconnexion sont de plus en plus performants, créer les structures permettant d’utiliser les compétences d’un individu indépendamment du lieu où il se trouve doit être le levier qui permette de faire avancer l’Humanité vers un meilleur avenir en comblant le fossé qui sépare le Nord du Sud.

Pour maintenir le fil de notre développement, disons qu’émigrer est un choix individuel, un projet  ayant pour objectif la réussite personnelle de l’individu et, dans le cas des pays pauvres, un projet à composante collective puisqu’une grande partie de la famille dépose ses espoirs d’amélioration de ses conditions de vie sur la réussite personnelle de l’aventurier de la famille. Les transferts d’argent vers Haïti de quasiment deux milliards de dollars l’an en disent long. Le regroupement familial qui a facilité, au fil des ans, l’établissement dans des pays plus développés qu’Haïti de dizaines, de centaines, de milliers et de centaines de milliers d’Haïtiens jusqu’aux plus de 4 millions d’Haïtiens circulant actuellement à travers le monde, montrent l’importance que peut revêtir cette énorme population d’Haïtiens vivant en dehors des murs du pays et les avantages  que peut tirer Haïti de la planification de leurs interventions dans le pays.

Voilà les réflexions que  cette « Journée du 20 avril » me pousse à réaliser et lesquelles devraient, selon mon humble point de vue, nous occuper durant cette journée.
Les sociétés  humaines  évoluent et, dans leur évolution, tendent à garantir à ses membres de meilleures conditions de vie.

Je me demande si, en Haïti, nous nous sommes posés cette question. Je me demande même si, à un moment donné,  la question de savoir  quels choix collectifs effectuer et lesquels, auraient pour objectif la protection du « talent » haïtien de façon à éviter leur fuite. Pour aller plus loin dans cette réflexion, je dirais même que dire ensemble « Vivre Libres ou Mourir » était peut-être le seul moment réel de consensus dans notre petit pays. Nous  avons voulu  créer une nation  sur la grande utopie « Liberté-Égalité-Fraternité » sans réellement penser à créer  les structures le permettant et cela, a donné lieu à des blessures sociales importantes :

-          Une misère, chronique, destructrice de rêves et génératrice de complexes.

-          L’Inéquité Sociale qui entrave les processus d’une transformation positive.

-          Un accès limité à l’éducation, à la formation et  aux soins de santé,

-          La fuite de cerveaux et l’incapacité pour le pays, d’abord de les retenir, ensuite de les   

           récupérer.


Ces blessures sociales profondes, douloureuses, poussent de plus en plus d’Haïtiens à vouloir chercher ailleurs ce  qui leur est refusé dans leur pays de naissance. Cela tend par conséquent à aggraver davantage  l’unes de plus profondes blessures du pays : l’augmentation du nombre d’Haïtiens vivant à l’extérieur de façon permanente. La « qualité de la préparation académique » de ceux qui partent  rend encore plus profonde cette blessure car elle représente  une fuite de cerveaux de près de 85% du potentiel du pays, appauvrit alors davantage le pays dans le sens que les ressources mobilisées pour la formation de ces individus sont transférées à un autre pays généralement plus riche sans que Haïti n’en perçoive un seul sou en terme de compensation, «  d’Indemnité de Formation ».

Que faire ? Commencer à panser ces blessures qui gangrènent notre société ? Maintenant qu’un nouveau Gouvernement prend la relève, nous ne pouvons, de façon collective, éviter de penser aux défis à relever et face auxquels, nous, membres de la Diaspora haïtienne, ne pouvons que collaborer de façon à établir les mécanismes de construction nécessaires car ces défis sont multiples.

En cette journée du 20 avril, nous autres qui vivons en diaspora, nous  ne pouvons qu’être optimistes. Nous sommes obligés de croire à la transformation du pays car, seul le changement en Haïti peut  faciliter le changement dans la diaspora haïtienne. Et, paradoxalement, le changement en Haïti ne peut se faire sans la collaboration agressive, soutenue et intelligente de sa diaspora. A ce  niveau plusieurs  aspects sont à considérer, à améliorer, à renforcer :

1- Les relations  entre la Diaspora et Haïti

Modifier ou optimiser les relations entre la Diaspora haïtienne et Haïti ce qui veut dire renforcer les capacités d’intervention du MHAVE. Les accords signés entre le MAE et le MHAVE vont en ce sens. Il faut insister, et :

a-Renforcer les structures d’accueil, d’incitation au retour et d’encadrement à ceux qui choisissent de retourner.

b-Créer une dynamique de reconquête des compétences haïtiennes de l’étranger aussi bien de la première que de la deuxième ou de la troisième génération d’Haïtiens de la diaspora. Bon nombre de fils d’Haïtiens ayant pris naissance à l’étranger veulent récupérer leur point d’attache. Il faut harmoniser les mécanismes pouvant le faciliter.

c- Faciliter « l’haïtianisation » des Institutions Internationales. Ce qui veut dire faciliter la présence « d’Haïtiens de Naissance » dans les structures visibles des Institutions Internationales, surtout dans celles ayant une certaine présence en Haïti.

d-Création d’Instruments Financiers permettant aux fonds transférés par la diaspora haïtienne de créer des investissements productifs.

2- Les relations entre les membres de la Diaspora eux-mêmes

Nos erreurs individuelles et collectives rendent difficiles l’établissement de synergies entres les structures créées dans les pays d’accueil. Faire de ces structures de véritables instruments de promotion sociale, politique, économique, de renforcement de la capacité r﷽﷽﷽﷽﷽﷽﷽﷽l as le cas des ñeai d’action de nos propres communautés d'abord puis de  participation à  la vie politique locale est fondamentale.

3- Les relations entre les pays d’accueil et le pays d’origine : l’Haïtien vivant à l’étranger doit aussi concevoir son rôle « d’Ambassadeur Honoraire » d’Haïti.  L’idée que se fait l’étranger d’Haïti, si elle est négative, peut être soit renforcée soit modifiée de façon positive à partir de ses relations avec les Haïtiens vivant dans son environnement.

Voilà les réflexions que la décision de l’État haïtien de déclarer le 20 avril « Journée Nationale de la Diaspora » m’a poussé à réaliser. Je voulais les partager avec vous, membres, comme moi, de cette diaspora que nous ne cessons d’alimenter depuis des générations ou frères et sœurs restés au pays. J’espère qu’elles serviront à quelque chose. Ce 20 avril  nous offre enfin la possibilité  de penser à panser nos blessures et à faire disparaître les cicatrices. Le « Cadre d’Inclusion » de nous tous, Haïtiens du dedans et du dehors (dans tous les sens possibles et imaginables) peut enfin se mettre en place afin de construire une Haïti meilleure.

Je ne saurais terminer ce texte sans profiter pour féliciter l’actuel titulaire du Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger, M. Edwin Paraison, pour son dévouement à la cause de la Diaspora Haïtienne, pour le travail réalisé qui obligera certainement à son successeur à  continuer sur la même voie.

Vive Haïti !!!

Dr. Marc Antoine ARCHER

Barcelone, 16 Avril 2011