Hérold Jean-François, Ecrivain-Journaliste

Le traitement infligé hier 5 mai à Patrick Benoît sur ses terres à Vivy Mitchel relève d'attitudes des sociétés primitives. Là encore, il n'y a que des bandits et des adversaires en prise à une guerre acharnée qui puissent traiter les vaincus de la sorte.
Qui peut s'arroger le droit d'exercer de telles violences contre un paisible citoyen qui se trouvait en toute quiétude chez lui ? Il est clair que la mission de ce commando de malfrats sous le couvert de l'exécution d'une décision de justice douteuse était d'exécuter Patrick Benoît, dont la famille a résisté et fait échec depuis de nombreuses années à des spoliateurs de tout poil.

Ici, cette expression a tout son sens. Car ceux qui veulent s'accaparer les terres des Benoît, sans titre ni qualité, viennent de tous les corps constitués de la mafia de la terre en Haïti. Ils sont sénateurs en fonction, membres du bureau du Sénat, officiers de police, agents de la fonction publique, courtiers de toutes les mauvaises causes et de tous les faux procès, détenteurs de tous les faux papiers possibles, officiels de tout acabit, ils ont à un moment ou à un autre tenté de déposséder cette famille en possession en bonne et due forme depuis 1892, à en croire les déclarations de Madame Rachelle Benoît.

Quel danger Patrick Benoît représentait-il pour cette camarilla armée jusqu'aux dents qui escortait le juge en service commandé ?  Comment un juge peut-il conduire une opération dont on ne connait pas trop bien la qualification, parce que nous ne savons pas s'il s'agit d'un déguerpissement, d'une prise de possession ou autre ? Peut-il se faire complice des actes de brutalité dont M. Benoît, ses employés et ses biens ont été l'objet ?

Depuis quand la police ligotait les prévenus avec des cordes ? Depuis quand la police pouvait se permettre de battre un prévenu inoffensif et de plus maitrisé totalement ? Quelle nécessité y avait-il de ligoter Patrick Benoît en situation de victime, comme le dernier des bandits ? Pour reprendre une expression créole, «yo mare Patrick Benoît kon krab». Et cela ne suffisait pas, ses agresseurs le traitaient de tous les noms, «vòlè tè,elatriye». Véritable spectacle du monde à l'envers «kote devan pòt tounen dèyè kay»...

Dans le système judiciaire haïtien, tout citoyen a droit à un recours en référé dans le cas de l'application sur le terrain d'une décision de justice. Ce droit a été méconnu bizarrement par le juge à la famille Benoît. Cette attitude en pleine violation de la loi et des droits du citoyen porte à poser des questions sur la fiabilité de cet agent de la justice. Était-il en mission ? Comme l'a indiqué un des avocats des Benoît, a-t-il une filiation quelconque avec un avocat de la partie adverse ? Si cela se confirmerait, le magistrat en question a agi en pleine indélicatesse et en conflit d'intérêts, contre toute éthique. Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire doit investiguer ce dossier pour savoir si la société n'a rien à reprocher au juge de Delmas en mission illégalement en dehors de sa juridiction.

L'image de Patrick Benoît tout ensanglanté et ligoté «tankou krab» doit indigner notre société. À la manière de Stéphane Hessel, Haïti, citoyennes et citoyens, indignez-vous! Après les événements du 5 décembre 2003 à la Faculté des sciences humaines avec l'agression contre le recteur de l'université d'alors, Pierre-Marie Paquiot et contre plusieurs étudiants, une dame nous avait confié par téléphone que notre pays avait perdu sa capacité à s'indigner. Si nous ne nous indignons pas aujourd'hui devant ce cas patent de violation des droits humains, demain, quand ce sera le tour de quelqu'un d'autre ou le vôtre, il n'y aura plus personne pour élever la voix contre l'injustice que vous aurez subi. Indignons-nous d'un seul bloc pour demander à l'État de prendre les dispositions pour régler la question du cadastre en vue d'entrer notre pays dans une nouvelle ère de garantie de la propriété qui, scandaleusement, n'est jamais définitive en Haïti.

Ce point non résolu depuis Jean-Jacques Dessalines est une débilité qui empêche notre pays de capter de gros investissements étrangers directs. L'image de Patrick Benoît ensanglanté, ligoté comme le dernier des délinquants est révoltante. Et le refus du juge de le transférer dans un centre hospitalier pour recevoir des soins traduit une situation d'un État de barbares qui se soucie fort peu de la vie.

La justice haïtienne vient, à travers ce dossier, de nous envoyer un très mauvais signal. Un signal de détresse pour nous dire que ceux qui administrent notre justice n'ont, pour la plupart, pas les qualités requises pour l'administration d'une justice saine, équitable, crédible répondant à l'allégorie de la femme aux yeux bandés. Le juge qui a conduit l'opération inqualifiable sur la propriété des Benoît avait lui les yeux bien ouverts et agissait semble-t-il en connaissance de cause... La justice, quand elle se manifeste comme nous l'avons vu le 5 mai 2020 ne saurait porter la citoyenne et le citoyen à lui faire le moindre crédit. Or, quand la société perd confiance dans sa justice et qu'elle croit que la plupart des juges du système sont des mécréants et des marchands à chasser du temple de Thémis, le temps des réformes a sonné et les pouvoirs publics doivent agir pour faire les nettoyages et les changements opportuns, pour recréer la confiance. Mais la question des conflits terriens doit faire l'objet d'une réforme en profondeur pour que la justice neutralise tous ceux-là, tous ces faussaires déguisés en victimes, portant la toge ou détenteur de l'autorité publique et qui empêchent la république de dormir en toute quiétude...

Hérold Jean-François

Ce texte a été initialement présenté à l'émission Point du Jour le mercredi 6 mai sur Radio IBO, 98.5 stéréo.

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