Abner Septembre, Sociologue

Chers acteurs et protagonistes de la crise,
Je vous salue et me permets, en tant que citoyen, de m’adresser humblement à vous qui mobilisez et manipulez, de part et d’autre, le peuple. J’ai envie de dire : Abraham dit c’est assez.
Pourquoi s’obstiner dans des voies qui conduisent toujours à une impasse ? Le radicalisme des deux bords ? A qui profite vraiment cette situation de terreur et de chaos que vit le pays, cette fois-ci depuis 2 semaines environ ? Avez-vous évalué son impact ? Ne vous êtes-vous jamais demandé quel est le coût social, infrastructurel, politique, économique, culturel, diplomatique et environnemental de cette crise ? 

De manière plus claire, avez-vous évalué le nombre de morts par balle, par arrêt cardiaque, par manque de soin ou par la faim ? Savez-vous combien de nouveaux cas de gens qui viennent à souffrir de tension, de sucre et d’autres maladies causées par le stress que provoque cette situation ? Avez-vous mesuré l’impact de la fermeture des écoles durant tout ce temps sur l’avenir des enfants et des jeunes, sur l’avenir du pays globalement ? Savez-vous combien de bâtiments, de route, de magasins ou d’installations d’entreprises publiques ou privées qui ont été incendiés, détruits ou pillés ? Combien de produits des paysans qui sont gâtés et perdus, alors qu’ils arrivent difficilement à joindre les deux bouts ?  Combien d’arbres qui sont coupés de manière abusive, aggravant la situation de l’environnement ? Etes-vous conscients que Port-au-Prince est sale et très sale ?  Savez-vous que le secteur touristique vient de prendre un coup de massue, que nous venons de donner plus d’arguments aux détracteurs d’Haïti qui ne demandent que çà pour le couler davantage ?  Avez-vous regardé des émissions de chaines internationales pour comprendre comment on présente Haïti : l’un des pays les plus pauvres et les plus corrompus au monde ? 

 

Vous êtes-vous informés aussi de la position d’Haïti dans différents classements d’organismes internationaux accrédités ou influents, en matière de compétitivité économique, de tourisme, d’environnement, de sécurité, de développement humain, etc. Etes-vous conscients de la faiblesse de notre système judiciaire, du manque d’eau, du manque d’accès à la santé et à tant d’autres services essentiels, du manque d’infrastructure et de moyens de transport, de la sécheresse qui massacre l’agriculture familiale et tue les animaux des paysans ? Peut-on faire abstraction de tout cela et continuer calmement dans cette voie ?  Est-ce parce que votre lendemain est garanti par vous-même ou par un patron qui vous dicte votre comportement en vous donnant ou vous promettant des avantages ?

 

Sans doute vous vous dites que toute bataille a un coût, entraine des dommages collatéraux.  C’est vrai.  Mais, en retour, pour quel résultat pour le pays : le progrès ou le recul ?  Vous demandez au peuple de brûler même des bâtiments de services qu’il utilise ou que ses enfants utilisent, alors qu’après la tempête ce sont ces services de proximité qu’il réclame pendant que vous et vos enfants allez les prendre dans les grands centres qui existent sur place ou ailleurs.  Tant de dégâts, chers compatriotes, au nom de quelle logique ? Qui va remplacer les pertes, réparer les dégâts ?  N’est-il pas temps de traiter différemment les contentieux politiques ?

L’opposition, ce n’est pas parce vous n’avez pas de propositions de solutions, que vous n’en faites pas état automatiquement quand on vous demande qu’est-ce que vous comptez faire au départ de l’autre pour améliorer le sort du peuple.  Est-ce plutôt parce que vous avez peur de ne pas pouvoir les appliquer, parce que vous n’avez pas les moyens de votre politique, parce que vous n’avez pas de stratégie pour faire mieux que ce que vous poursuivez et que vous voulez chasser du pouvoir.   Au vu de certains faits, on peut même se demander, est-ce que vous luttez vraiment pour prendre le pouvoir ou tout simplement pour faire la démonstration de votre capacité de nuisance, afin de mieux négocier soit avec le gouvernement, soit avec des groupes d’intérêt puissants qui veulent gagner davantage de terrain ou étendre leur pouvoir d’influence ?  Dans la plupart des cas, après les miettes versées au peuple durant les phases de mobilisation, ce dernier doit tout de suite se rendre compte qu’il n’a à boire que la coupe amère de la déception.  Malgré tout, il est forcé de reprendre la même route à l’appel de leaders qui distribuent de l’argent.  C’est ce qui sert aussi, malheureusement, d’appât lors des élections, en lieu et place d’un programme bien charpenté à vendre et des débats soutenus.  Peut-être, pensez-vous que ceux qui vont voter ont faim, ont un faible niveau d’éducation et n’ont pas accès aux moyens de communication.

 

Le gouvernement est là pour servir la cité et protéger l’intérêt national. Pourtant, nos dirigeants montrent une très grande propension à se servir eux-mêmes et à servir les intérêts de leurs alliés.  Ils signent des contrats avec l’international et des nationaux, qui vont à l’encontre de l’intérêt national, jusqu’à mettre le pays à genoux, sous tutelle, dans le seul but de protéger leur pouvoir et privilège. Ce qui donne la contrebande, l’envahissement de produits étrangers sur le marché national, en concurrence directe avec les produits locaux.  Nous vivons dans une économie d’importation où les gagnants sont le gouvernement (60 % des recettes de l’Etat), les importateurs et les pays exportateurs. La production nationale n’est ni appuyée, ni protégée.  Alors que le crédit commercial avoisine les 60 %, le crédit agricole ne tourne qu’autour de 1 %. Ce qui conduit à la dépendance et à l’insécurité alimentaire. A contempler plus près de nous les dossiers de la CIRH et de pétro-caribe, les dossiers de passation de marché et les piètres résultats, on ne peut que crier au scandale. Un fossé géant se crée entre une minorité de nantis qui vit dans l’opulence et la grande majorité qui vit dans une souffrance intolérable.  La classe moyenne s’appauvrit.  Les jeunes laissent le pays en masse.  Cette politique publique ne peut faire que des désenchantés, des frustrés et des révoltés à la moindre étincelle. 

 

Le pays se meurt à petit feu.  Le peuple, la principale victime, a raison de se révolter.  Mais, les leaders politiques et de la société civile ont le devoir de bien gérer ses frustrations et canaliser ses revendications.  Or, ce n’est pas le cas. Depuis 1987, à la sortie de la dynastie de Duvalier, on est entré dans un cycle d’événements politiques (manifestations, grèves, émeutes et autres) qui n’ont jusqu’ici pas apporté le bien-être, ni concrétisé les espoirs soulevés, ni satisfait les attentes du peuple.   Pourtant, il y a des modèles de gestion de crises politiques comme celles survenues en République dominicaine, en 1994, entre Balaguer et Pena Gomez, ou encore aux États-Unis dans les cas de Bush - Algor ou de Trump – Illary.  Il y a des revendications et des manifestations qui se réalisent dans les limites de la loi.  Les institutions prennent le relai et agissent.  Entre-temps, le pays fonctionne, est stable et progresse.  On pourrait même prendre les cas français avec les Lepen, ou encore les Gilets jaunes sous l’actuel gouvernement de Macron, voire dans les cas du printemps arabe.  Pourquoi choisissons-nous, nous autres, de verser dans l’excès contraire ?  N’est-il pas temps de nous dire et de convenir qu’il y a un vrai problème.

 

C’est ce qu’il faut chercher à définir, à comprendre, à dénoncer et à éradiquer ou déraciner.  En d’autres termes, il faut faire une halte pour dialoguer, en vue de trouver ensemble, dans le calme et la sérénité, ce fil d’Ariane qui nous permettra de sortir du labyrinthe.  La faim, le dénuement matériel et l’analphabétisme dans lesquels croupit et est maintenu le peuple pour mieux l’exploiter (c’est-à-dire le rendre taillable et corvéable à merci), le refus d’observer ou l’incapacité de respecter les règles du jeu démocratique par les politiciens, la prise en otage des institutions républicaines, le pillage et le gaspillage de leurs ressources par des dirigeants mafieux et sans vergogne, la volonté de tordre les normes par l’élite d’affaires (financière et commerciale) pour mieux contrôler les ressources du pays et en jouir sans limite au détriment de l’intérêt collectif, la complicité de certains pays et acteurs internationaux avec une élite comprador pour défier l’orgueil national et pour toujours avoir la main mise sur les atouts du pays, sont les principaux verrous d’un système macabre et impitoyable qui bloquent le développement et le progrès du pays.

 

Chers acteurs et protagonistes de la crise, si vous pensez que ces aspects font partie du vrai problème, si vous avez la volonté et le courage politique, je vous invite à faire une pause et à privilégier le dialogue national pour élaborer un nouveau contrat social. Comme il est présenté à la page 21 du « Manuel de dialogue national : guide à l’attention des praticiens », publié en septembre 2017, « Le dialogue national est un processus politique géré au niveau national. Il vise à générer un consensus au sein d’une large gamme d’acteurs nationaux en cas de grave crise politique, après un conflit ou lors d’une transition politique importante ».  Mettons-nous au travail comme des abeilles, dans l’inclusion et la participation, pour produire du miel. 

 

Je vous remercie de votre attention et vous salue très patriotiquement.

 

Abner Septembre, Sociologue

21 février 2019

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