Walter Bagehot, un  des précurseurs de la pensée aronienne, pose la réflexion sur l’évolution sociale par l’importance que joue le concept de discussion au regard des libertés et des faits politiques. Les sapiens sont à même de résoudre leurs problèmes en mettant au tapis les faits, en débattant et en apportant les solutions, au travers des contradictions.

Nous partons de cette réflexion pour signifier que les grands sujets de préoccupation sociétale, devraient être souverainement nationaux. Il appartient aux Haïtiens dénués de préjugés claniques, de décider sans mythes et sans apories de la trajectoire et l’orientation à donner à certains dossiers sensibles, qui fâchent et qui souvent divisent.


Considérant la profonde amnésie dont souffre la grande majorité et les intérêts divergents de nos différentes élites, la question de la vulgaire et incongrue démobilisation des forces armées d’Haïti revêt d’un puérilisme scandaleux de leadership mercantile, pour taire l’histoire. Tout comme cette volonté politique de  sa remobilisation et des débats l’environnant, se teint beaucoup plus de subjectivité que de l’acception ou l’adhésion populaire aussi bien que de son bien-fondé et de sa nécessité.

Donc, à défaut d’élever une nation à la dimension des prescrits de l’acte de l’indépendance : « nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes », nos différentes élites ont plutôt et allègrement choisi : l’ingouvernabilité politique, l’obscurantisme citoyen et l’amnésie sociale et historique, en flattant les bas instincts de la population au profit de leurs seuls intérêts mesquins. De ce lugubre présent, le besoin s’impose de rappeler que la vaillante bataille de Vertières, bien que mal racontée par l’histoire des FIC (FRERES DE L’INSTRUCTION CHRETIENNE) et  effacée des dictionnaires français, n’a  été conduite  que par la première valeureuse armée des va-nu-pieds, emmenée par l’intelligence stratégique des généraux comme Dessalines, Capois, Christophe…


Nous avons joui d’une liberté consacrée par le sang et l’intérêt de tous, comme  un bien commun et naturel pour tous. Aux lendemains de la consécration et la formation de l’Etat-nation le premier Janvier 1804, la nouvelle force armée consacrée emblème et Virgile nationale, connaitra ses années de frustrations et d’errements, liées  non à la qualité des officiers et mais à la manipulation des élites intellectuelles et possédantes. Rappelons à ce titre qu’outre l’assassinat odieux du Père Fondateur, le coup fatal du départ  de l’autodestruction nationale, a été porté par un Senat en 1807, qui a trahi le digne héritier de l’Empereur. Lesquels nous ont conduits à une grande instabilité menant à la première occupation par les forces impérialistes de l’hémisphère en 1915. Nous avons voulu taire ce serment d’engagement, que je paraphrase : jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes de renoncer à jamais toute forme de domination. Plutôt mourir que d’être esclaves ! Plutôt combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays. L’armée indigène a été détruite, pour être remplacée par la garde nationale formée par les occupants.

 

Cette armée prise dans son sens historique, représentant le rempart social et le rêve d’accomplissement et de discipline de chaque jeune de la deuxième moitié du 20e siècle, se retrouve toujours assujettie aux combines des mêmes forces obscures et opposantes à l’avènement du concept de l’autodétermination de l’Etat. Ainsi en 1991,elles se sont organisées sous l’égide de leur mère-patrie Washington, pour imposer l’un des embargos les plus fratricides et le scandale politique de 1994, mettant fin à cette tranche d’histoire de peuple guerrier et vertébré que nous fûmes par  la démobilisation de cette institution dissuasive et séculaire émanant des prouesses et de la vision et de la volonté ancestrales, de n’être jamais le bien meuble d’une quelconque nation ou d’éprouver le sentiment ou de la prétention d’infériorité, comme le déclarant Gobineau dans ses errements et acrobaties mentales. Merci Firmin !

 Certes, une  armée affaiblie, armée bancarisée, armée trahie par la profondeur de l’impréparation de sa gouvernance, le manque de maturité plus que flagrant de ses  hauts gradés  et instrumentalisée par l’obscurantisme des élites politiques et économiques du pays, a raté l’occasion d’offrir au pays une nouvelle impulsion après 1986, comme ce fut le cas dans tous les pays où, la dynamique mondiale de l’époque vendait la démocratie et la pluralité politique. Haïti est le seul pays à ne pas réussir sa transition, parce qu’on y a déclaré la bamboche démocratique : bamboche marche avec ses corollaires comme le vol, le viol, la criminalité, la corruption etc.

La démobilisation dégradante des FAD’H : institution séculaire et socle historique de la nation Haïtienne, fut le fruit d’une absence de vision et d’intelligence politique ; l’Etat ayant perdu du même coup, le monopole de la violence légitime, qui s’est éparpillé aux mains de nombreux groupes ou gangs armés dont les dénominations ont défrayé les chroniques pendant ces trente dernières années.

Se référant aux lettres de Clausewitz sur la stratégie, adressées au Major Von Roeder, « La guerre n’est rien d’autres que la continuation de la politique avec d’autres moyens. »,  la création du ministère de la défense nationale, visait déjà cette remobilisation ; Car si la défense n’est pas l’armée, elle ne peut s’en passer. Serait-ce une menace pour les pays de la zone  ou pour les intérêts non avoués de nos grands amis ? La question que nous devons nous poser, étaient-ce des caprices d’un pays étranger que l’armée indigène a sorti les esclaves du joug deshumanisant de la mondialisation de l’époque, pour que 215 ans plus tard, tout dignitaire étranger aussi puissant soit-il, tout Haïtien nostalgique ou tout aventurier des temps modernes, puisse sans gêne dicter aux dirigeants de la nécessité de décider souverainement de la mise en place et du contrôle des institutions ? Refuse-t-on au peuple Haïtien son droit de reprendre son estime vaillante et sa réappropriation historique, afin que perdure son amnésie générale et même identitaire ?

Louis Joseph Janvier, déjà à travers ses écrits, précisément à travers le texte : plaidoyer pour une presse d’opposition, faisait déjà l’éloge et la promotion d’une presse avant-gardiste et d’une société évoluée ou la discussion objective et sans préjugé devraient effacer les passions erronées et serviles. Pour beaucoup la remobilisation de l’armée, doit connaitre le sort du poussin mort-né pour faute de ressources financiers, ou faute de ressources logistiques ou même de vision politique et philosophique. si ce problème de fonds et de logistique se posent tant, s’agit-il d’un problème d’inventaire de ressources ou d’une mauvaise gouvernance économique et financière du pays par cette droite et gauche durant les 30 dernières années ou d’une nouvelle mentalité que l’empowering national doit attendre que les pays dits amis nous change les conditions?

 

Si le problème de la remobilisation se heurte à l’obstacle de la vision et de la politique de défense tant civile que militaire, quel est le rôle constitutionnel des pouvoirs constitués de l’Etat ? Sinon quelle est la validité  philosophique et stratégique du livre blanc élaboré par le ministère de la défense ? La constitution dans ses articles 42.3 et 268, assigne à l’armée le rôle de remobiliser et de discipliner le mental haïtien, par le service civique mixte obligatoire (SCMO). Au regard de toutes les incivilités, de la disparition totale des valeurs morales haïtiennes, poser le problème de l’armée revient à poser aussi celui de la non-nécessité de créer  de la bataille permanente pour la quête du vouloir vivre ensemble, de la tolérance et de l’acceptation de l’autre avec ses différences : seul chemin pouvant amener le bien-être collectif. Laissons le vrai débat se faire et ne pas induire les citoyens encore accrochés à Haïti en erreur, car, la nouvelle approche de l’institution militaire doit s’assoir sur les notions d’adhésion et d’acceptance des secteurs : un projet national, porté par in gouvernement, pour la mise en place d’une institution républicaine, prêtant allégeance uniquement au Drapeau national.


Jean-Pierre Vernant, dans son texte Mythe et Pensée chez les grecs, nous cadre un portrait typique de l’Haïti d’aujourd’hui, où les choses se font sans grande raison apparente et pour lesquelles personne n’est censée donner ou trouver une explication. Les événements semblent se produire sans le secours d’aucune pensée et donc d’aucune main. Donc, elles le sont par leur essence même. Mais la démarche de la remobilisation de l’armée ne devrait avoir aucune paternité. Ni l’aval ou non d’une quelconque puissance par le biais de son émissaire. Nous ne prenons pas le contre-pied du général Kelly, mais nous voulons lui remercier pour nous avoir dit qu’une armée sans mission est un atelier du démon. Au lieu de considérer le verre à moitié vide, nous le regardons à moitié rempli. Il nous faut nous asseoir pour monter un vrai projet de remobilisation et redéfinir les contours et les formes que prendra notre institution, afin qu’elle soit une usine des dieux.

 

Pourquoi remobiliser les FAD’H semble si utopique quand nous connaissons les menaces auxquelles le pays est exposé, et sa grande vulnérabilité, l’avènement des évènements politiques des 30 dernières années ? La première question revient à  se demander si la remobilisation  correspond aux aspirations réelles du peuple ou répond à une nostalgie des bottes et des parades ? Nous voulons éviter volontiers les diverses épisodes de sergent major de l’état-major, ou de la spoliation  etc.  Les traces  et les plaies laissées par ces blessures sont encore là. Mais nous souhaitons « penser Haïti pour mieux panser Haïti ». Aussi, partons pour une mobilisation effective liée à la feuille de route du Ministère de la défense.


Comme nous avons tenté de l’expliquer tantôt, une armée moderne ayant bénéficié de l’adhésion et de l’acceptation populaire, ne peut et ne saurait être une entité milicienne servile d’un parti au pouvoir ou d’une oligarchie. Elle doit être une émanation des aspirations populaires, une force capable de répondre aux exigences militaires de la région et aux menaces internes du pays. Ceci ne veut nullement dire qu’une consultation populaire doit être faite, mais les formes, les contours les missions, la doctrine et la philosophie de la nouvelle force sont des préalables à son existence. Elles doivent être publiques, contrairement au livre blanc qui reste un document caché.

C’est une rupture qui vise à changer la stratégie militaire et opter pour une armée de défense de petite taille, fer de lance d’un trinôme armée-police-population. Le service Civique mixte obligatoire, sera un vivier inépuisable de jeunes citoyens résolument engagés et patriotiquement endoctrinés.

 

Essayons de placer le raisonnement dans son contexte. Aujourd’hui, certes, on parle d’un ministère à la défense. Effectivement on parle de la nécessité d’avoir  une armée. Mais, il y a des questions préalables à se poser. La première chose, si on veut parler de la création d’une armée, est ce qu’on a déjà identifié les menaces pour la mise en place d’un corps militaire en Haïti ? S’agit-il des menaces d’ordre géopolitique ou d’ordre militaire ? Ou s’agit-il des menaces qui sont liées à l’environnement ? Ou, est ce que ce sont des menaces liées à la sécurité douanière ou à la sécurité des frontières ? Autant de question qu’il faut se poser, car si l’armée est l’un des piliers de la défense, beaucoup d’autres institutions ont également cette mission. Mais également, on doit se demander aujourd’hui pourquoi on doit parler de développer un concept militaire sans tenir compte d’un ensemble de problématiques associées.

 

Quand on parle de problématique associée, la première chose qu’on doit comprendre est le type d’armée  qu’on veut avoir. Est-ce qu’on veut mettre en place une armée avec un focus  sur le génie militaire donc une armée qui doit aider au développement des infrastructures et à la sécurisation des infrastructures routières, des bâtiments ? Donc, si on veut effectivement parler d’armée, est ce que c’est une armée qui doit avoir une certaine spécialité dans ce qu’on appelle la protection de l’environnement ? Et, quand on parle de la protection de l’environnement, on va avoir une garde de foresterie qui doit aider non seulement à protéger mais aussi à reboiser l’environnement et à conserver les activités de reboisement qu’on met en place.


Quelle est la philosophie ? Aujourd’hui si on dit qu’on veut mettre en place une armée, quelle est la doctrine militaire, quelle est la philosophie qui sous-tend à cette nouvelle conception d’armée? La nouvelle démocratie exogène établie en Haiti, requiert que les organismes de droits humains, les organisations politiques, les mouvements sociaux, les partis politiques, les universités, voire les élites responsables, peuvent donner une certaine acceptance à ce projet. Donc, la méthodologie à définir pour initier ces sessions de consultations et d’orientation, de sensibilisation et d’analyses approfondies auprès des parties prenantes, s’avère un outil incontournable dont la validité prendra son sens premier du cadre philosophique et doctrinal pour le nouveau corps.

Cette acceptance dont nous parlons, passe par une interdisciplinarité des vues. Il faudra une analyse responsable devant intégrer diverses disciplines telles : la sociologie, la psychologie, l’économie, la politique, etc., concourant à une obédience beaucoup plus cohérente, plus large et représentative des secteurs, pour une nouvelle force s’engageant sur l’ensemble des revendications et des préoccupations nationales. Ceci ne ralentira nullement le processus, ces compétences peuvent intégrer les commissions. Nul sacrifice ne doit être trop grand pour replacer notre pays sur la carte des pays fonctionnant sous le régime des sapiens

Voilà pourquoi, à travers les 9 points suivants, nous invitons les concernés à s’asseoir pour mieux cerner les opportunités et faire en sorte que cette nouvelle armée soit une institution utile au pays, utile aux  citoyens et répondant aux besoins et aux exigences du temps actuel

Reprendre l’arrêté de janvier 1995 et le décret-loi portant création du Ministère de la défense de 2014, pour rétablir l’armée dans ses fonctions.

Nommer un Etat-Major intérimaire pour remplacer la commission de restructuration et de professionnalisation des Forces Armées d’Haïti du décret de 1995. En vertu du principe de la continuité de l’Etat, mettre à jour le travail de cette commission et donner de nouvelles directives à cet Etat-Major :
 Faire l’état des lieux de l’armée de 1994

Préparer la nouvelle structure de l’armée conformément aux différentes menaces pouvant affecter le pays, aux exigences géopolitiques et stratégiques ; et aux autres institutions républicaines fonctionnant sur le territoire.

Elaborer la loi de la réorganisation des Forces armées d’Haïti

Elaborer les nouveaux règlements des Forces armées d’Haïti

Préparer tout autre document pour l’instruction et le bon fonctionnement du nouveau corps.

Travailler sur la réparation du tort causé par la démobilisation de 1994, pour clore définitivement ce chapitre.

Attribuer un grade toutes les cinq années à chaque militaire haïtien de 1994 à nos jours jusqu’à la retraite.

Considérer la retraite après 30 ans de service dans l’armée ou 65 ans révolu.

Mettre à la retraite tous les militaires qui satisferont l’alinéa précédent et liquider leur pension.

Former et préparer les nouveaux instructeurs.

Travailler avec une commission doctrinale capable de compiler, de produire tout l’appareillage philosophique, politique, administratif. Cette commission devra être constituée d’experts  Haïtiens du terroir ou de la diaspora, qui ne seront pas nécessairement militaires.

Travailler avec  une commission du budget et des  logistiques, en support à la commission doctrinale, capable de réfléchir sur un premier budget quinquennal.

Déterminer les sources d’approvisionnement budgétaires pour le bon fonctionnement du corps.

Déterminer les besoins en ressources humaines et matérielles

Développer un plan de contingence en vue de planifier et de mitiger les différents aléas auxquels se heurtera l’implantation du corps

Préparer un plan logistique avec les différents besoins et déterminer l’identification des zones et des espaces appropriés pour la mise en place des différentes écoles militaires, de l’académie militaire et des différentes bases

Préparer un plan de développement pour l’institution  conformément aux ressources du pays, et un plan de carrière clair pour ses membres.

Solliciter par le biais de  la diplomatie à Washington, le déclassement de la base de données des FAD’H et de la police nationale, emportée par l’armée américaine en 1995

Préparer et développer une stratégie de communication et de relations publiques, pour faciliter la mise en place du trinôme : Armée-Police-Population. Développer conformément à la constitution haïtienne, le programme du service civique mixte obligatoire, pour atteindre tous les Haïtiens et Haïtiennes sans distinction. Ce qui servira une réserve stratégique pour l’armée et le pays en cas d’agression

 

JWJ et GD

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