Elections législatives haïtiennes du 9 Août 2015

Le moment tant attendu est enfin arrivé : Le jour J. La journée électorale du 9 août 2015.  Ce scrutin  revêt une importance capitale dans la vie politique du pays dans la mesure où pour la première fois depuis l’arrivée du président Michel Martelly, il a été donné au peuple le droit de l’exercice civique du vote. Tout le monde s’attendait à une journée réussie compte tenu de l’enjeu de ces joutes pour la stabilité politique, le renforcement institutionnel et la santé démocratique du pays.

Malheureusement l’épreuve du 9 août 2015 est une expérience galvaudée qui se range déjà dans la galerie de nos actes manqués.  Le comportement des uns lors du scrutin est la preuve par excellence que l’esprit du jeu démocratique franc et honnête ne fait encore pas partie de notre tasse de thé ou de café. Les agissements de certains au cours de cette journée démontrent avec force que nous avons une nouvelle fois raté le test démocratique et que nous nous éloignons de plus en plus de l’idéal du 7 Février 1986.

L’expérience du 9 août dernier nous montre que définitivement réaliser des élections libres, honnêtes, transparentes et démocratiques en Haïti est une tâche très difficile, et que nos acteurs politiques se refusent le jeu démocratique tout en voulant se faire élire ou plutôt s’imposer par la manipulation, la magouille, et la force des armes. Pour plus d’un, la violence, le saccage des centres de vote, le bourrage d’urnes et l’usage des armes automatiques semblent être le moyen privilégié d’accession au pouvoir au détriment du verdict réel des urnes. Notre grand problème c’est que nous voulons la démocratie mais aucun de nous ne veut être démocrate. ‘‘Une démocratie sans démocrates, c’est une utopie’’.

Les  quelques endroits où les électeurs ont voté dans une atmosphère sereine, libre et démocratique ne contrebalancent guère avec les cas de fraudes massives et d’irrégularités enregistrés à travers le pays.  Ces cas ne sont pas insolites et ne sauraient être classés sur la liste de simples incidents de parcours. Ils font plutôt partie d’un plan systématique visant à altérer la justesse du processus électoral. 

On est unanime à reconnaitre que la journée électorale du 9 août était entachée d’irrégularités de toutes sortes et caractérisée par l’improvisation, le manque d’organisation et la pagaille.  La livraison des mandats à certains partis politiques au détriment des autres dénote le caractère vicié du processus. C’est donc l’asymétrie et le déséquilibre au détriment de l’équité et de l’égalité des chances. L’impression en retard voulu ou non de ces mandats souligne à l’encre forte le degré d’impréparation, le manque de planification et le déficit de cohérence dans les actes du conseil électoral provisoire. 

La tentative de jeter la responsabilité de l’affaire des mandats uniquement sur un chef de service participe du jeu de notre irresponsabilité, de la fuite en avant et du marronnage. L’ancien premier ministre haïtien Jean Jacques Honorat aux premiers mois du coup d’état de 1991 n’avait-il pas déclaré que nous sommes un peuple de marrons.  En effet, nous continuons à faire du marronnage au tour de cette affaire de mandats, à chercher un bouc émissaire, alors que la formule à la Edith Cresson, l’unique première ministre de France sous François Mitterrand : ‘‘ Responsable mais pas coupable’’, nous aurait mieux servis.

La journée électorale du 9 août continue de provoquer des vagues. Si pour certains observateurs ce  scrutin est un accroc à la démocratie et une journée de lèse-majesté populaire, les autorités étatiques pour leur part se donnent un satisfecit et taxent ces joutes de succès et de réussite électorale.  Le Président Joseph Michel Martelly a exprimé sa satisfaction de la journée électorale sur un ton de tout est bien. Le président du Conseil électoral provisoire(CEP) Pierre Louis Aupont a affirmé le jour du vote que « le CEP est globalement satisfait du déroulement du scrutin ».  De son côté, le chef de la Police Godson Aurélus a parlé de bilan acceptable et en a profité pour remercier les policiers pour « leur travail extraordinaire ».

Le premier ministre Evans Paul n’est pas en reste. Il s’est déclaré soulagé « Je ne suis ni content, ni fâché mais soulagé après la journée de vote qui pour moi est une réussite » a-t-il ajouté.  En effet s’il n’était pas lui-même au pouvoir, Evans Paul dans son style toujours incisif aurait trouvé les mots justes pour qualifier les législatives du 9 août. Il aurait parlé d’élections « bouyi vide », élections « deblozay » ou élections « poubelle ou champwèl». Aujourd’hui qu’il est de l’autre côté de la barricade, il se dit pourtant soulagé.

Comment peut-on parler de réussite pour une  journée aussi mouvementée où la force des armes, la magouille ont régné en maitre? Comment parler de bilan acceptable quand  c’est toute la puissance publique qui  a été mise en échec lors de ce scrutin ? Comment sauter de satisfaction quand presque dans tous les départements le concert des jets de pierres et de bouteilles et la valse de tirs d’armes automatiques ont eu la part belle ? Quel sens donner au vocable travail extraordinaire émis par Godson Aurélus quand des acteurs politiques et des fanatiques, armes au poing, ont fait irruption dans les centres de vote soit pour influencer le scrutin, soit pour bourrer les urnes ou pour saccager les bureaux de vote sous l’œil passif ou complice des agents de la police alors que le haut commandement de la police nationale avait intimé l’ordre d’interdiction formelle et catégorique du port d’armes sur toute l’étendue du territoire le jour du vote?

Comment parler de journée électorale réussie alors que le principe démocratique de la sincérité du vote a été sacrifié sur l’autel de la violence, de la barbarie et de la fraude ? Des bulletins de vote, des isoloirs, des urnes à même le sol à travers le pays au nom de la démocratie ! Mes aïeux ! Taxer de succès le scrutin du 9 août c’est comme forcer dans la gorge d’un malade en souffrance une pilule à la fois amère et non thérapeutique. Le peuple haïtien mérite mieux que cette démocratie au rabais que l’on veut lui imposer par la force des armes et de l’argent sale. En effet, nos hommes au pouvoir se sont toujours servis des deniers publics ou d’autres sources occultes de financement comme d’une rampe de lancement pour se catapulter et se maintenir sur l’échiquier politique.

Si l’on peut considérer la journée du 9 août comme journée réussie, l’on doit se dire et se redire : Ah Haïti quelle démocratie ! Est-ce une démocratie de mise à niveau et ou une démocratie de caniveau. Si l’on peut se dire que tout est bien qui finit bien pour le scrutin du 9 août dernier, c’est qu’en Haïti  le royaume des élections est forcé et ce sont les violents, les coquins, les brigands qui s’en emparent. Si l ‘on peut se sentir satisfait, soulagé à la suite de ces élections, c’est que notre satisfaction et notre soulagement se mesurent à l’aune de notre orgueil trompeur qui nous ravale à la trappe au lieu de nous placer sur les sommets démocratiques tant convoités. A heure ou à l’ère des nouvelles technologies de l’information et de la communication où les évènements sont retransmis de manière presque instantanée à travers le monde, décerner une note de satisfaction à ces joutes frauduleuses et chaotiques c’est admettre qu’Haïti reste et demeure définitivement le pays des pas et du temps perdus.  Faire passer la journée du 9 août comme une journée normale c’est donner un brevet d’invention à la crapulerie et à la coquinerie.  De ce fait, la bataille pour la démocratie en Haïti sera longue. Elle ne fait que commencer.

Ives Isidor    

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