Imprimer
Catégorie : OutreMer
Affichages : 1171
Edwin Paraison, ex-titulaire du MHAVE

Aucune surprise dans les milieux proches des organisations de la diaspora haïtienne. Quand les caisses de l’Etat haïtien sont vides, le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Etranger (MHAVE) est la première victime de l’austérité budgétaire. De 19, le nombre de ministères est passé à 15 dans le gouvernement Fritz Alphonse Jean dont la composition a été rendue publique hier soir. Dans ce formatage, le MHAVE est rattaché au Ministère des Affaires Etrangères. La fermeture du MHAVE intervient à un moment où des organisations de la diaspora haïtienne tentent de coordonner leurs démarches et interventions respectives à travers un « FRONT UNI ». Nous prenons plaisir à publier les réflexions de l’ancien titulaire du MAHVE suite à la persistance, au cours de ces 2 dernières semaines. Du rattachement de ce ministère à celui des Affaires Etrangères. (Yves Cajuste)

Fermer le MHAVE : une grave erreur 
Par Ewin Paraison

Le MHAVE existe essentiellement en raison de l’impact de la question migratoire sur la vie nationale.  Par voie de conséquence, l’émergence de communautés transnationales en provenance d’Haïti est une réalité aujourd’hui qui doit être abordée et gérée de façon ponctuelle et intégrale. Dans ce contexte, les nouveaux flux migratoires vers l’Amérique du sud, notamment vers le Brésil, indiquent une croissance de la présence haitienne à l’étranger qui devrait être mise à profit par l’Etat haïtien dont les faiblesses générales lui empêchent d’assurer dans l’immédiat une vie digne à tous ses ressortissants. Comme vous le savez, à côté des 9,000 victimes du choléra, plus de 3 millions de compatriotes sont frappés par l’insécurité alimentaire. Face à ces graves problèmes, la diaspora est en mesure de faire d’importants apports. Elle doit cependant avoir une plateforme en Haïti.

Selon les résultats d’une étude financée par l’OIM, il existe plus de 400 institutions dans 56 pays dédiées aux rapports avec la diaspora.  Cependant 4 modèles semblent les regrouper :
1) celui ou les rapports avec les expatriés sont gérés par le Ministère des affaires étrangères, en France par exemple ou les expatriés représentent moins de 3% de la population
2) celui ou la présidence s’ en occupe à travers de conseils consultatifs créés dans différentes régions du monde, en République Dominicaine par exemple (une démarche hautement politisée et partisane)
3) Celui ou les expatriés ont un institut qui dépend financièrement du ministère des affaires extérieures, mais autonome dans la gestion institutionnelle, au  Mexique par exemple avec l’ Institut des Mexicains vivant à l’extérieur,
4) celui ou l’ État concerné décide de créer un Ministère en raison du nombre des expatriés, du poids  de leurs transferts au PIB et de leur engagement par des projets divers ainsi que le transfert de compétences vers le pays d’origine. Ce niveau ministériel est adopté par 26 pays dans le monde en Afrique, en Asie en Europe et les Caraïbes. Dans certains cas il s’agit d’un ministère plurisectoriel tel qu’à Dominica qui compte moins de 100,000 émigrés. Haïti est le premier et le seul pays de la région à créer un ministère dédié à la diaspora pris en exemple par certains pays au moment de mettre sur pied leur ministère de la diaspora.

Il ne s’agit nullement d’un caprice de la diaspora de vouloir maintenir le ministère, sinon l’expérience internationale en matière de gestion des rapports avec les expatriés indique clairement que le modèle ministériel est celui qui correspond à la réalité haitienne.

 

Voyons maintenant l’évolution du MHAVE. Et la je dois admettre que probablement nous avons mis la charrue avant les bœufs.

 

Au retour à l’ordre constitutionnel en 1994, les autorités compétentes ont pris la juste décision de créer un ORGANE DE GESTION DES RAPPORTS ENTRE HAÏTI ET SA DIASPORA. C’est la vision qui aurait du exister. Dans ce sens, outre nos missions diplomatiques et consulaires, le Ministère des Haïtiens vivant a l’ étranger est l’instance politique privilégiée de liaison de l’ État haïtien avec l' autre partie de la nation éparpillée dans plus de 25 pays du monde identifiée dans le temps comme le « 10e département » et dont le nombre est estimé a plus de 4 millions d’ âmes selon les estimations de feu Georges Anglade dans sa carte des haïtiens dans le monde.

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/anglade_haitiens-monde.html

Le Ministère des Affaires Étrangères avec ses propres faiblesses à gérer les relations internationales d’Haïti devenu la boite des nominations pour les négociations avec les parlementaires n’a pas les moyens de s’occuper d’un tiers de la population vivant en dehors du territoire national. Néanmoins son réseau peut être profitable au MHAVE. Dans ce cadre, et tenant compte des déficiences  du service consulaire haïtien, le MHAVE a proposé et obtenu la signature d’un accord interinstitutionnel avec le MAE (Ministère des Affaires Etrangères) en mars 2011. Des agents seraient choisis sur concours parmi le personnel pléthorique de nos missions consulaires et diplomatiques afin de servir de point focal avec nos communautés. Ces représentants du MHAVE recevraient une formation par des experts haïtiens et étrangers. Malheureusement aucune suite n’a été donnée à cette « conquête » durant le quinquennat présidentiel récemment clôturé ou le MHAVE s est transformé en le ministère le plus instable avec 6 titulaires.

 

Avec ce Ministère, les dirigeants haïtiens ont créé une opportunité et un espace d’intégration de la diaspora de façon plus directe et permanente au développement du pays. Ceci, tenant compte de l’importance dans l’agenda global des liens établis entre migration et développement qui génèrent des bénéfices tant pour le pays d’origine comme pour le pays d’accueil. Dans ce sens, des pays comme les Philippines ont établi une politique d’État autour de la migration. Paradoxalement, par manque de vision, le MHAVE à l’aube de ses 22 ans d’existence n’a pas reçu l’appui nécessaire pour son usage optimal en tant qu’outil de développement. Dans cette optique, les résultats  mitigés du travail du MHAVE proviennent essentiellement du fait que la diaspora n’a pas été partie prenante du Ministère utilisé fondamentalement pour assurer des postes à des proches du pouvoir en place. L’on peut comprendre que le profil du titulaire du ministère préparé à l’ intention des décideurs n’ait jamais été pris en compte. Plusieurs de ces ministres n’ont été que des propagandistes gouvernementaux sans tenir compte des sensibilités politiques en diaspora d’où l’établissement d’un fossé entre la diaspora et son ministre.  Evidemment nous ne voulons plus de ce MHAVE.

Actuellement le MHAVE a un budget de 87 millions de gourdes pour les frais de fonctionnement et d’investissement ou projets. Son personnel est de 87 fonctionnaires et employés, 8 membres de cabinet et 8 contractuels.  Une expérience de fusion avec le MAE durant le gouvernement de transition Alexandre/Latortue (2004-2006) a été un échec tant sur plan de la mise en œuvre de politiques publiques vers la diaspora comme sur le plan de la réduction des frais. Un ministre a du être nommé à l’installation de l’administration Préval, mais sans qu’un plan d’action stratégique vers nos communautés n’ai été défini et appuyé au plus haut niveau.

Dans ce contexte, depuis 2009, nous prônons une  nouvelle vision  pour le Ministère. Il s’agit d’en faire un organe de mobilisation de nos ressources extérieures avec des scientifiques et spécialistes  attelés, entre autres, à appuyer  la refondation et le développement  de l’État haïtien. Ces experts de la diaspora appuyés par des professionnels du terroir qui formeraient un "think tank"  permanent sur toutes les questions de la vie nationale auraient aussi la tâche  à partir de l’unité de programmation et d’études du MHAVE de promouvoir le transfert de compétences. Le ministère serait l’espace de coordination et de convergence des multiples actions des associations communautaires ou civiles de l’extérieur se constituant en une structure purement technique qui serait dans le fond une agence de coopération inter-haïtienne dont la mission serait similaire à ce que fait le PNUD ou  l' USAID en Haïti. Déjà, avec le Fonds National de l’Éducation, mises à part les irrégularités dénoncées, nous avons un exemple concret considérant que la diaspora est son principal bailleur. Je suis sûr que la diaspora serait disposée à offrir le double afin d’aider le pays à retrouver sa pleine souveraineté  dans l’organisation de nos élections.

Par ailleurs des études ont été déjà réalisées dont la publication du GRAHN « Construction d’une nouvelle Haïti » qui étale 24 projets structurants dans le cadre d’un plan de développement national sur 25 ans.

 

Cette nouvelle approche qui mise évidemment  sur le volume des transferts dépassant depuis l’ année 2010 les 2 milliards de dollars serait, d’ un côté, apte à réduire la dépendance financière d’ Haïti de l’ aide internationale par les investissements de la diaspora et, de l’ autre, renforcer notre politique extérieure en utilisant sciemment la bonne disposition et volonté des élus et officiels dans les pays d’ accueil ainsi que celle des fonctionnaires internationaux d’ origine haitienne.

 

Il faut une réingénierie des rapports avec nos communautés de l’extérieur. Celle-ci passe obligatoirement par l’organisation des États Généraux de la diaspora (EGD), événement qui devrait nous mener vers la restructuration du MHAVE.  

Le gouvernement de transition ne gagnerait rien en fermant le MHAVE pour sa période de gestion. Au contraire aggraverait l’exclusion de la diaspora qui n’a pas de représentation au parlement. Nous devons repenser le MHAVE et non le fermer.