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Catégorie : OutreMer
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Dominique Moïsi, professeur au King’s College de Londres, est conseiller spécial à l’IFRI

Attentats en France : Manifestation de solidarité à Boston hier Dimanche.

La comparaison entre New York 2001 et Paris 2015 est audacieuse. Est-elle pour autant, au delà des émotions, légitime ? Sur un plan objectif tout semble séparer les deux tragédies : le nombre des victimes d’abord –près de 3.000 d’un coté, 12 de l’autre ; l’arme utilisée ensuite – des avions de ligne détournés d’un coté des armes conventionnelles de l’autre ; la nationalité des terroristes enfin – des étrangers dans le cas des Etats-Unis, des hommes nés en France et avec des papiers d’identité français dans le cas français.

Si l’on veut faire une analyse comparative ne faudrait-il pas plutôt rechercher des analogies avec Londres 2005 (la citoyenneté britannique des terroristes) ou Mumbai 2008 (le type d’armes utilisé et le meurtre individualisé et de sang froid des victimes) ?
Tout semble donc différent entre le Onze Septembre 2001 et le 7 Janvier 2015. Tout sauf l’essentiel, c’est à dire la nature hautement symbolique des cibles visées et le caractère universel des deux villes attaquées. Paris tout comme New York, n’appartiennent pas seulement à leurs habitants ou à leurs pays. Ce sont des capitales universelles qui appartiennent au monde entier et font rêver le monde entier. Les deux Tours de Manhattan étaient hier le symbole du capitalisme triomphant, le journal Charlie-Hebdo est le symbole de la liberté de la presse et de la liberté d’expression (parfois jusqu’à l’excès).
Un dessin publié sur Internet  traduit mieux que des mots ne pourraient le faire l’analogie entre les deux situations : deux crayons dressés dans le ciel, comme deux tours, symboles de résistance et de résilience face aux attaques des fanatiques. Dans les deux cas en effet il s’agit d’une attaque contre nos valeurs et en réalité comme le dirent respectivement l’ancien président Georges W. Bush aux Etats-Unis et l’ancien président français Nicolas Sarkozy aujourd’hui, d’une « attaque contre la civilisation » et du triomphe inévitable à terme d’une « culture de vie » sur une « culture de mort ».

« Nous sommes tous des Américains » titrait au lendemain du Onze Septembre le journal Le Monde. « Je suis Charlie », proclament aujourd’hui, de nombreux citoyens du monde entier en signe de solidarité avec les journalistes assassinés. Dans un geste hautement symbolique, le Président Barack Obama en personne s’est rendu à l’Ambassade de France à Washington pour signer le livre de condoléances, concluant son témoignage d’un retentissant « Vive la France ».

Au lendemain des attaques contre New York et Washington, l’Amérique a donné au monde une leçon d’unité, de fermeté et de dignité, même si elle a commis plus tard, l’erreur de se lancer dans des aventures militaires coûteuses et peu concluantes, en Afghanistan et plus encore en Iraq. En particulier au lendemain du Onze Septembre, il n’ y a pas eu d’attaques significatives contre la communauté musulmane des Etats-Unis.

La France tout comme l’Amérique doit faire preuve elle aussi d’unité, de dignité et de responsabilité et pas seulement à court terme, sous le coup de l’émotion. Refuser les amalgames comme l’a fait la semaine dernière la Présidente du Front National Marine Le Pen elle-même est un bon signe (même s’il a été amoindri par la suite par une série de petites manœuvres politiciennes venues de toutes parts). Mais il ne faut pas se voiler la face. Tous les ingrédients existent en France pour des dérives dangereuses. Une communauté musulmane très importante, une intégration difficile, des partis populistes très puissants, un pouvoir contesté, des cicatrices d’un passé colonial toujours présentes et plus encore un chômage des jeunes particulièrement significatif.

Pour vaincre le terrorisme et sa volonté délibérée de diviser et d’opposer les Français entre eux, les citoyens de confession musulmane du reste, les modérés des extrémistes, la France aura besoin du sens de responsabilité, mélange de fermeté et de détermination, de tous ses citoyens. Cela d’autant plus que nous sommes peut-être à la veille d’une série d’attaques planifiées contre l’ensemble des pays européens, Paris n’ayant été qu’un point de départ hautement symbolique avant d’autres cibles comme Berlin ou Rome.

Dans leur mélange confondant de professionnalisme et d’amateurisme les responsables présumés de l’attaque contre Charlie-Hebdo, sont peut-être en effet les signes avant coureurs d’une forme nouvelle de terrorisme. Ce n’est plus l’hyper-terrorisme du Onze Septembre à New York, qui est demeuré fort heureusement dans sa monstruosité un moment unique qui ne s’est pas reproduit. C’est autre chose, un mélange entre des terroristes nihilistes, dont le seul but est de détruire, et des terroristes plus politiques qui sont animés par un projet même s’il est parfaitement irrationnel lui aussi.

A cette confusion des genres, il convient d’ajouter une course compétitive à la radicalité entre plusieurs canaux historiques, type Al Qaeda, et des incarnations plus récentes type DAESH. Ils veulent exister les uns par rapport aux autres et nous sommes devenus le terrain de chasse de leurs morbides exploits. Plus les terroristes semblent nous connaître et nous comprendre (ce n’est pas surprenant, ils sont nos enfants à la dérive) et le choix de Charlie-Hebdo comme une cible symbolique en est la preuve, plus il est essentiel pour nous de les comprendre également et de prévoir et précéder leur évolution.

A terme comme toujours le terrorisme ne peut que perdre, mais il peut encore nous faire très mal, surtout si nous nous divisons. Si nous restons unis l’attaque contre Charlie-Hebdo peut constituer pour la France aujourd’hui, pour l’Europe entière demain, un avertissement salutaire, un appel à la solidarité collective face à une menace qui ne doit pas susciter en nous de la peur, mais de la détermination.

Dominique Moïsi

Dominique Moïsi, professeur au King’s College de Londres, est conseiller spécial à l’IFRI.