Dans un débat qui a cours actuellement sur les forums haïtiens de discussion entre deux internautes haïtiens, l’un des deux écrit ceci : « …je demande simplement aux linguistes haïtiens d’éviter le mélange, la mixture, le galimatias…La langue officielle d’Haïti étant le français, le créole haïtien étant classé comme venant d’une base lexicale française, alors n’adoptons que des codes graphiques phonétiques de l’APF. »

Dans un débat qui a cours actuellement sur les forums haïtiens de discussion entre deux internautes haïtiens, l’un des deux écrit ceci : « …je demande simplement aux linguistes haïtiens d’éviter le mélange, la mixture, le galimatias…La langue officielle d’Haïti étant le français, le créole haïtien étant classé comme venant d’une base lexicale française, alors n’adoptons que des codes graphiques phonétiques de l’APF. »

Ce passage m’interpelle pour plusieurs raisons. D’abord, je suis linguiste de formation et spécialisé dans les questions de créolistique ; à ce titre, j’estime qu’il est de mon devoir d’intervenir dans tous les débats publics où l’on discute de la langue première des Haïtiens, le kreyòl ; et finalement, toujours en tant que linguiste, il est nécessaire de corriger un ensemble de fausses opinions qui circulent depuis un certain temps sur la nature du créole haïtien et les pratiques de certains locuteurs haïtiens tant en Haïti que dans l’émigration nord-américaine où je réside.

Le créole haïtien est la langue première (L1) de tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti. A l’origine, c’est une langue de contact qui a pris naissance entre le 17ème et le 18ème siècle à Saint-Domingue par suite de la traite négrière esclavagiste qui s’est établie entre le 16ème siècle et le 19ème siècle. Durant cette période, des pays européens (Angleterre, France, Espagne, Portugal, Hollande) ont embarqué de force des millions d’Africains réduits en esclavage afin qu’ils aillent travailler dans des plantations de sucre et de café établies dans le Nouveau Monde (Caraïbes et le sud des Etats-Unis).

Du contact brutal dans les plantations entre ces Européens  et les Africains réduits en esclavage, se développèrent des langues dites créoles dont la trajectoire historique et étymologique a été bien reconstituée par les chercheurs en sciences humaines (histoire, linguistique, anthropologie, ethnologie). Selon la linguiste canadienne Claire Lefebvre (1998: 57), le créole haïtien « is hypothesized to have been created by adult speakers between 1680 and 1740 at the beginning of the sugar economy. These adults were native speakers of languages of the Niger-Congo group and more specifically the Kwa languages, with a majority Gbe speakers. » (l’hypothèse a été faite que le créole haïtien a été créé par des locuteurs adultes entre 1680 et 1740 au début de l’économie sucrière. Ces adultes étaient des locuteurs natifs de langues appartenant au groupe linguistique du Niger-Congo et plus précisément les langues Kwa, avec une majorité de locuteurs Gbe. ) [ma traduction].

Le linguiste haïtien Michel DeGraff , professeur de linguistique à MIT aux Etats-Unis et l’un des plus grands spécialistes des langues créoles en général et du créole haïtien en particulier, rappelle ceci (1999: 4) : « With the creation of large-scale sugar plantations, and with increasing slave trade, (native) speakers of French dialects (holding social prestige) often quickly became the minority within a sea of Niger-Congo speakers ; at the same time none of the Niger-Congo languages was sociolinguistically viable as a lingua franca because of the asymmetric power relationships between European capital owners and African labor producers and the ensuing lack of social prestige of the latter group’s native languages. » (Avec la création de plantations de sucre sur une large échelle, et avec l’augmentation de la traite négrière, les locuteurs (natifs) de dialectes français (qui détenaient le prestige social) devinrent souvent rapidement une minorité au sein d’une mer de locuteurs du groupe Niger-Congo ; pendant ce temps, aucune des langues du groupe Niger-Congo n’était sociolinguistiquement viable en tant que lingua franca à cause des relations de pouvoir asymétriques entre les propriétaires européens de capital et les fournisseurs africains de travail ainsi que le manque de prestige social des langues natives de ces derniers, qui s’ensuivait.) [ma traduction].         

Vers la deuxième moitié du 18ème siècle, il apparait que les structures fondamentales du créole parlé à Saint-Domingue sont bien assurées. Selon la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux (2008 : 94), « Tout ce peuple des Antilles, …est à la fin du XVIIIe siècle vraiment installé et, dans une période où règne une certaine opulence économique, converse, vit, aime, crée de la culture, à travers une langue qui n’est plus du tout considérée comme le « jargon » des débuts : on parle maintenant de « langage créole », et même de « créole » pour désigner la langue que tous (c’est moi qui souligne) utilisent dans la colonie. »

Le texte emblématique de cette période reste certainement le fameux poème (chanson) « Lisette quitté la plaine » attribué par Moreau de Saint-Méry à un certain Duvivier de la Mahautière, conseiller au Conseil de Port-au-Prince, qui l’aurait écrit vers 1757. Il en existe plusieurs versions cependant. Voici les quatre premiers vers (il y en a quarante au total) de la version transmise par  Moreau de Saint-Méry avec leur traduction en français contemporain : (Hazaël-Massieux 2008 : 88)

Lisette quitté la plaine,                              Lisette, tu fuis la plaine,

Mon perdi bonher à moué                          Mon bonheur s’est envolé ;

Gié à moin semblé fontaine                        Mes pleurs, en double fontaine,

Dipi mon pas miré toué.                             Sur tous tes pas ont coulé.

Ces quatre vers nous semblent très éloignés du créole que nous parlons aujourd’hui en Haïti, mais on pourrait en dire tout autant des textes de Shakespeare en anglais ou de n’importe quel auteur français du XVème ou même du XVIème siècle.  Car toute langue évolue avec le temps. Le changement linguistique est un phénomène essentiel du fonctionnement des langues et il détermine dans une certaine mesure leur évolution.  Mais, il est facile de relever dans ce court  texte certaines structures linguistiques qui persistent encore dans la langue créole contemporaine. C’est le cas de la construction « gié à moin » qui incorpore le déterminant possessif, 1ère personne, « moin, » postposé à un nom « gié », mais précédé par la préposition « à ». Cette structure a survécu dans le dialecte du Nord sous la forme miniaturisée « a m » ou « an m » (nasalisation régressive). 

Dès le début de leur histoire, les langues créoles ont été  victimes des conditions même de leur formation, dans la mesure où elles ont pris naissance en tant que langue de contact[i]. Aujourd’hui encore, elles sont caractérisées traditionnellement comme des variétés dont la composition relève syntaxiquement de traits linguistiques africains et lexicalement d’unités linguistiques appartenant à une langue européenne[ii].

En réalité, même les « grandes langues » connues ne devraient pas échapper au soupçon de mixité qui pèse traditionnellement sur les langues créoles. Dans une certaine mesure, le français ainsi que l’anglais pourraient être considérés comme des langues créoles à cause des conditions de leur formation. De plus, le lexique d’une langue comme l’anglais contient une large quantité de mots latins et français bien que l’anglais n’appartienne pas à la famille des langues romanes mais relève plutôt de la famille des langues germaniques. Nous entrons ici dans un sujet fondamental : toutes les langues du monde sont nées de situations de contact. Mais, ce n’est pas l’objet de notre discussion d’aujourd’hui. Toutefois, il est important de dire ceci : tous les linguistes et de plus en plus de personnes non-linguistes acceptent désormais que les langues créoles, grâce aux recherches poussées qui ont été conduites sur elles, constituent des systèmes linguistiques autonomes et légitimes et ne sont pas des versions réduites ou « incorrectes » des langues européennes à partir desquelles elles auraient émergé.

Il y a maintenant presque trente ans, le linguiste John Lyons (1984:281) posait cette question qui est toujours d’actualité : « Are the Romance languages to be regarded as having resulted from the co-existence, over a period of time, of Standard Latin and various Latin-based creoles ? » (Les langues romanes doivent-elles être considérées comme la résultante de la coexistence, durant une période de temps, d’un Latin standard et de divers créoles à base latine ?) [ma traduction].

Ce n’est pas le rôle des linguistes de prescrire comment on doit parler. La linguistique est une science descriptive, pas prescriptive. Nous constatons comment les usagers parlent et nous décrivons le fonctionnement de la langue. Mais, nous ne faisons pas de « mélange », de « mixture » et de « galimatias ». Si les usagers tendent, dans des circonstances particulières, à emprunter des vocabulaires nouveaux, notre réaction, en tant que linguistes, est de suivre l’évolution de la langue et constater comment elle poursuit son rôle de medium de communication. Selon le linguiste Donald Winford (2003 : 2), « Far from being deviant, language mixture is a creative, rule-governed process that affects all languages in one way or another, though to varying degrees.” (Loin d’être un phénomène anormal, le mélange de langues représente un processus créatif, soumis à des règles, qui affecte toutes les langues d’une façon ou d’une autre, quoique à des degrés divers.) [ma traduction].  Pour Winford, les cas de mixture sont “by no means unusual, and have played a role in the development of just about every human language, including some that are regarded as models of correctness or purity.” (en aucune façon inhabituels, et ont joué un rôle dans le développement de toutes les langues humaines, même celles qui sont considérées comme des modèles de correction ou de pureté.) [ma traduction].   

En ce qui concerne le deuxième point soulevé dans la citation du début de mon texte, je dois dire ceci : Ce n’est pas parce que la langue officielle d’Haïti est le français (je rappelle tout de même qu’il existe 2 langues officielles en Haïti, le français et le kreyòl) et que le créole haïtien fait partie du groupe des créoles qui possèdent une base lexicale française qu’il doit adopter des conventions ou traditions orthographiques françaises. En fait, ce que cet internaute appelle l’Alphabet phonétique français n’est qu’un sous-ensemble de l’Alphabet phonétique international (API). Car, l’API forme le grand alphabet phonétique standard internationalement reconnu et accepté qui permet de transcrire la majorité des sons relevant de toutes les langues humaines connues. Tous les symboles de l’alphabet phonétique français font partie de l’Alphabet phonétique international. Toute la graphie officielle du kreyòl correspond à des symboles de l’Alphabet phonétique international.

Une fois de plus, je tiens à mettre en garde contre une certaine tendance à confondre l’écriture et la prononciation. Ainsi que je l’ai écrit dans mon texte « Rétablir la vérité linguistique », la prononciation consiste à donner une forme sonore à un phonème, à un morphème, ou à une phrase. L’écriture, sous sa forme de transcription orthographique, est une tentative de représenter les sons d’une langue en utilisant un ensemble de signes. Mais, la transcription orthographique ne sert pas de guide pour la prononciation. C’est la transcription phonétique qui joue ce rôle.

Par exemple, en français, la transcription orthographique de mots tels que « doigt », « doit », « bois » laisse planer une ambiguïté sur la prononciation de ces trois mots et un anglophone ou un Haïtien unilingue  créole par exemple, aura toutes les peines du monde à prononcer ces trois mots si ces locuteurs se réfèrent uniquement à leur transcription orthographique. Mais, quand ils auront appris leur transcription phonétique (internationale, française ou kreyòl), ils n’auront aucun problème.

Hugues St. Fort          

[i] Peter Matthews (1997) définit une langue de contact (contact language) comme “any language used systematically in contacts between speakers whose native languages are different. This could be a language native to one participant: e.g. French might be described as a ‘contact language’ for speakers of English after the Norman conquest; also for a linguist in the 20th century, either French-speaking or not, beginning an investigation e.g. of an African language. “ (une langue, n’importe laquelle, utilisée systématiquement dans des contacts entre des locuteurs dont les langues natives sont différentes. Ce peut être une langue native chez un participant : par exemple, le français pourrait être décrit comme une ‘langue de contact’ pour des locuteurs anglais après la conquête normande ; de même pour un linguiste du 20ème, qu’il soit francophone ou pas, qui commence une recherche sur une langue africaine.) [ma traduction].

 [ii] Cette tradition est en place depuis la fin du 19ème siècle mais elle a rebondi avec la thèse de la linguiste haïtienne Suzanne Sylvain (1936 : 178) qui a conclu ainsi : « Nous sommes en présence d’un français coulé dans le moule de la syntaxe africaine, ou …d’une langue éwé à vocabulaire français »

Références citées :

DeGraff, Michel (1999) Language Creation and Language Change. Creolization, Diachrony, and Development. Cambridge, Mass. The MIT Press.

Hazaël-Massieux, Marie-Christine (2008) Textes anciens en créole français de la Caraïbe. Histoire et analyse. Paris : Publibook.

Lefebvre, Claire (1998) Creole genesis and the acquisition of grammar. The case of Haitian Creole. Cambridge: Cambridge University Press.

Lyons, John (1984) Language and Linguistics. An Introduction. Cambridge: Cambridge University Press.

Matthews, Peter (1997) The Concise Oxford Dictionary of Linguistics. London: Blackwell Publishing Ltd.

Winford, Peter (2003) An Introduction to contact Linguistics. United Kingdom: Blackwell Publishing Ltd.

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