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Catégorie : Education
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S’il est entendu que depuis l’adoption de la Constitution de mars 1987, la langue française est reconnue comme l’une des deux langues officielles - l’autre étant bien sûr le kreyòl – de la république, la question du statut du français au niveau de la compétence des locuteurs haïtiens reste un sujet de discussion dans certains milieux. Le terme « compétence » est utilisé ici dans l’acception particulière couramment admise dans le cadre de la grammaire générative du linguiste Noam Chomsky, c’est-à-dire l’aptitude d’un locuteur à créer et comprendre des phrases d’une langue dans n’importe quelle situation et même des phrases (grammaticales et agrammaticales) qu’il n’avait jamais entendues auparavant.

S’il est entendu que depuis l’adoption de la Constitution de mars 1987, la langue française est reconnue comme l’une des deux langues officielles - l’autre étant bien sûr le kreyòl – de la république, la question du statut du français au niveau de la compétence des locuteurs haïtiens reste un sujet de discussion dans certains milieux. Le terme « compétence » est utilisé ici dans l’acception particulière couramment admise dans le cadre de la grammaire générative du linguiste Noam Chomsky, c’est-à-dire l’aptitude d’un locuteur à créer et comprendre des phrases d’une langue dans n’importe quelle situation et même des phrases (grammaticales et agrammaticales) qu’il n’avait jamais entendues auparavant.
Vu sous cet angle, il est clair que nul ne peut raisonnablement prétendre que tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti possèdent une « compétence » en français, de la même façon que l’on peut dire qu’un locuteur français, ou japonais, ou allemand, respectivement né et élevé dans l’Hexagone, ou au Japon, ou en Allemagne, est doté d’une « compétence » en français, en japonais ou en allemand.

Ce sujet que nous abordons ici est loin d’être une question superflue, comme certains de mes compatriotes ont tendance à étiqueter toutes les questions relatives aux questions de langues (français vs kreyòl) en Haïti. Il est temps que les Haïtiens comprennent que la question des  langues en Haïti est une question fondamentale qui mérite qu’on lui accorde une attention particulière spécialement en ce moment où l’on parle énormément de reconstruction du système éducatif haïtien dont la langue constitue le pilier. Sur le plan strictement linguistique, comment les Haïtiens acquièrent le français, comprennent le français, se servent du français pour apprendre ?  Que signifient exactement les expressions «langue première » (L1), « langue seconde (L2)», et « langue étrangère (LE)» et comment s’appliquent-elles à la situation sociolinguistique d’Haïti ?

Commençons par définir ce que les linguistes appellent « langue première » ou L1. Dans leur Longman Dictionary of Applied Linguistics (1985), les linguistes Jack Richards, John Platt et Heidi Weber définissent ainsi « langue première »: « first language (generally) : a person’s mother tongue or the language acquired first. » (langue première (généralement) : la langue maternelle d’une personne ou la langue qui est la première acquise) [ma traduction]. Dans le cas d’Haïti par exemple, la première langue acquise par les locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti demeure bien entendu le kreyòl. C’est la langue par laquelle ils ont appris à désigner le monde, les choses et tout ce qui est autour d’eux. Ils ne l’ont pas apprise formellement dans une institution scolaire. Comme tous les êtres humains, ils ont tout simplement mis en œuvre leur faculté innée de langage propre à tout être humain qui leur permet de produire une langue, en l’occurrence le kreyòl, qui est le système de communication le plus largement utilisé dans la société haïtienne. Si c’était des locuteurs nés et élevés au Chili, au Japon ou au Portugal…, ils auraient produit l’espagnol, le japonais, ou le portugais. 

Cependant, dans certaines sociétés où plus d’une langue est utilisée, il peut arriver qu’un enfant utilise alternativement et avec une solide maitrise plus d’une langue. Ces cas sont relativement fréquents dans beaucoup de sociétés multilingues d’Afrique sub-saharienne et dans certaines communautés d’immigrants vivant en Amérique ou en Europe occidentale. On peut trouver de telles situations linguistiques dans les communautés haïtiennes de l’Amérique du Nord où certains petits Haïtiens de la seconde génération acquièrent une connaissance du kreyòl, rarement du français, par le truchement d’un grand-parent qui vit avec eux dans la maison familiale. Cependant, dans le cas de ces enfants, dès qu’ils commencent à se socialiser par l’école, les exigences communicatives du milieu font que l’anglais devienne leur langue dominante, alors, leur connaissance du kreyòl décline et ils en arrivent à n’en posséder qu’une connaissance passive.

En Haïti, il a existé de tout temps certaines familles haïtiennes appartenant surtout aux classes sociales privilégiées (mais pas toujours) où l’usage du français a été dominant et a pratiquement « écarté » l’usage du créole dans les pratiques strictement familiales. Cela n’a pas empêché cependant que les membres de ces familles acquièrent une connaissance active de la langue kreyòl grâce à la nécessaire socialisation avec les groupes sociaux où l’usage du kreyòl est absolument dominant. Rappelons que pour un grand nombre de locuteurs haïtiens (jusqu’à peut-être 90%), la langue kreyòl est la seule langue de communication dont ils disposent.

La notion de langue première (L1) tend de plus en plus à remplacer celle de « langue maternelle » ou se trouve de plus en plus en concurrence avec celle de « langue native ». Certains linguistes  utilisent de moins en moins le terme « langue maternelle » dans la mesure où il existe des enfants qui sont élevés par des parents bilingues, ce qui fait alors que les enfants possèdent plus d’une langue maternelle. Soulignons que l’hétérogénéité grandissante des populations de jeunes en âge scolaire est un phénomène de plus en plus répandu dans les sociétés industrialisées.

Le terme « langue native » désigne « the language which a person acquires in early childhood because it is spoken in the family and/or it is the language of the country where he or she is living »(Richards, Platt, Weber  1985) (la langue qu’une personne acquiert dans sa tendre enfance parce que c’est la langue parlée dans la famille et/ou c’est la langue du pays où il/elle vit) [ma traduction] Le terme « langue native » a généré le terme « locuteur natif ». On appelle alors « locuteur natif » la personne qui parle une langue comme sa langue native. Pendant un certain temps, les linguistes qui opéraient dans le cadre de la grammaire générative transformationnelle se sont basés sur l’intuition du locuteur natif pour confirmer ou infirmer les règles de la grammaire d’une langue (Richards, Platt, Weber 1985). Il existe de plus en plus de linguistes ou d’universitaires étrangers qui, en leur qualité d’apprenants du kreyòl (théoriquement, pratiquement, ou sur le tas) ont acquis une excellente connaissance des structures syntaxiques et lexicales de cette langue. Cependant, il est douteux que leur performance en kreyòl puisse rivaliser ou dépasser celle d’un locuteur natif haïtien. 

Ce n’est donc pas le français qui constitue la  langue première (L1) des locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti. Même si certains locuteurs vivant en Haïti (une toute petite minorité) ont acquis le français dès leur plus tendre enfance, leur environnement linguistique n’a jamais été réduit à la seule langue française. La langue kreyòl et ses interactions permanentes avec la culture haïtienne ont toujours constitué le milieu socio-culturel à travers lequel évolue le français en Haïti. Il est important ici de rappeler la différence fondamentale que font les linguistes entre « acquérir » une langue et « apprendre » une langue. On parle d’acquisition d’une langue pour se référer à tout ce qui se passe dans les situations d’apprentissage « naturel » d’une langue. Tandis qu’ « apprendre » une langue désigne tout ce qui se passe dans une salle de classe quand un enseignement structuré est dispensé sous la direction d’un professeur de langue. (Crystal 1987 : 368). Le locuteur natif par suite de sa faculté innée de langage acquiert la langue de son milieu naturel. Il ne l’apprend pas. En revanche, le locuteur non-natif apprend la langue de son milieu d’accueil. Il ne l’acquiert pas. En général, cela lui prend du temps et il doit faire face à toutes sortes d’obstacles, sociétaux, motivationnels, individuels, etc. Il est difficile de parler d’apprentissage « naturel » du français en Haïti chez un locuteur haïtien francophone de la même façon que le fait un jeune Français élevé dans l’Hexagone. Car la langue première utilisée par tout le monde dans la société haïtienne, la langue kreyòl, sera toujours présente dans les conversations quotidiennes  aux niveaux culturel, historique, économique, et cela aura un impact quelconque au niveau des représentations et des productions linguistiques.

C’est le kreyòl qui constitue la langue première des locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti. C’est par le kreyòl que les locuteurs haïtiens expriment leur identité sociolinguistique (langue parlée, dénomination de cette langue, avantages de cette langue : kreyòl pale, kreyòl konprann), expression des proverbes qui constituent le cœur de la culture d’un peuple. La seule langue dans laquelle tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti communiquent est le kreyòl. Ils n’éprouvent aucune difficulté linguistique à le faire et l’utilisent le plus souvent dans la société  haïtienne. Ne pas parler ou comprendre le kreyòl en Haïti condamne le locuteur qui se trouve dans cette situation à la solitude ou à ne vivre que parmi son groupe ethnique ou social. La créativité en kreyòl des Haïtiens témoigne de la réelle compétence qu’ils possèdent en cette langue. Signalons par exemple ce jeu de mots construit à partir de l’anglais et courant à cette époque de l’année qu’on entend  surtout dans l’émigration américaine : Apye nou ye  créé après l’anglais Happy New Year. Ou encore cet autre jeu de mots construit cette fois-ci à partir du français et également courant à cette époque de l’année : Bwa lan nen  créé après le français Bonne année.  

Il existe bien sûr des locuteurs haïtiens bilingues français-kreyòl mais tous ces locuteurs comprennent et parlent aussi le kreyòl, possèdent aussi une compétence en kreyòl. Le seul problème réside dans la réticence à donner au kreyòl la place qu’il mérite, réticence manifestée par un certain nombre de ces locuteurs bilingues qui, par snobisme, par lavage de cerveau, ou par volonté d’exclusion de ceux qui sont unilingues kreyòl, continuent à dénigrer leur langue maternelle et refusent de laisser le kreyòl jouer son rôle d’outil linguistique dans le système éducatif en Haïti.   Le kreyòl constitue le réel symbole de l’identité sociolinguistique des locuteurs haïtiens, définit leurs relations sociales que ce soit en Haïti ou dans la diaspora, et reste un élément fondamental de leur culture.

Puisque la langue française ne constitue pas la langue première (L1) ou maternelle des locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti, il est nécessaire d’en tirer toutes les conséquences au plan didactique. Les activités pédagogiques dans les salles de classe en Haïti doivent être repensées en tenant compte non seulement de la langue qui constitue la vraie langue première des Haïtiens, le kreyòl, mais aussi du rôle que devra jouer  le français dans la situation sociolinguistique d’Haïti, puisqu’il est hors de question que le français soit abandonné en Haïti. Puisque le kreyòl constitue la langue première des locuteurs nés et élevés en Haïti, il est évident que sa didactique doit être envisagée comme la didactique de toute langue première, par exemple que cette langue doit être à la fois langue enseignée et langue d’enseignement. Si le français n’est pas la langue première des locuteurs haïtiens, est-il leur langue seconde ? Qu’est-ce qu’une langue seconde ? Le français fonctionne-t-il en tant que langue seconde dans la société haïtienne ? Nous examinerons ces questions dans la seconde partie de cette série la semaine prochaine.

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                             (A suivre)

Références citées:

David Crystal (1987) The Cambridge Encyclopedia of Language. Cambridge: Cambridge University Press.

Jack Richards, John Platt, and Heidi Weber (1985) Longman Dictionary of Applied Linguistics. Longman.

La langue française en Haïti: langue première, langue seconde ou langue étrangère ?