Mythe # 2 : L’écriture du créole haïtien doit suivre l’écriture du français parce que le créole haïtien n’est pas un créole anglais.
La deuxième proposition contenue dans cette phrase ne constitue pas un mythe : en effet, il est tout à fait correct de dire que le créole haïtien n’est pas un créole anglais. Le créole haïtien est un créole français (certains linguistes préfèrent dire que c’est un créole à base lexicale française, mais cette explication suggère que seul le lexique du français influence le créole haïtien, ...

Mythe # 2 : L’écriture du créole haïtien doit suivre l’écriture du français parce que le créole haïtien n’est pas un créole anglais

La deuxième proposition contenue dans cette phrase ne constitue pas un mythe : en effet, il est tout à fait correct de dire que le créole haïtien n’est pas un créole anglais. Le créole haïtien est un créole français (certains linguistes préfèrent dire que c’est un créole à base lexicale française, mais cette explication suggère que seul le lexique du français influence le créole haïtien, alors qu’en fait, un certain nombre de structures grammaticales de base du créole haïtien sont influencées aussi par le français) tout comme les créoles de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane qui sont, rappelons-le, des Départements français d’outre-mer, (DOM), de Dominique, de la Louisiane, et de Maurice,  Réunion,  Seychelles, ces trois derniers étant situés dans l’Océan Indien. En quoi consiste donc le mythe ? Il découle de l’association qui est faite entre la nature du créole haïtien (créole français) et la direction que doit suivre son orthographe (graphie étymologique française). 

Pourquoi veut-on que, parce que le créole haïtien est un créole français, son orthographe doit suivre l’orthographe du français ? Pour certains de mes compatriotes, cela va de soi. Pourtant, l’anglais, malgré ses traditions latines et romanes, est fondamentalement une langue germanique (comme le norvégien, le suédois, le danois, l’allemand, le néerlandais, l’anglais, le flamand…) et son orthographe est  loin de refléter une écriture uniquement germanique (voyez des mots tels que : idiosyncrasy, pneumonia, grotesque, chaos, epitome,…), bien que je ne sache pas ce que ce terme (‘écriture germanique’) veuille dire exactement. Croit-on que les locuteurs des langues germaniques maitrisent plus aisément l’orthographe des langues sœurs quand ils les apprennent? Par exemple, serait-il plus facile à un locuteur américain de maitriser l’orthographe de l’allemand que celle du français ? Encore une fois, les locuteurs haïtiens mais aussi étrangers se font de fausses idées à propos de l’orthographe en général. Ils confondent « orthographe » et « langue ». L’orthographe  n’est qu’une façon de transcrire les sons de la langue et il faut cesser de lui donner l’importance exagérée que certains locuteurs lui accordent. Nous savons  depuis le linguiste Ferdinand de Saussure  que le signe linguistique est arbitraire. Cela veut dire qu’il n’existe pas de lien naturel ou intrinsèque entre le signifiant (c’est-à-dire la face sonore, l’ensemble phonique) et le signifié (c’est-à-dire le contenu du signe). Leur union est le résultat d’une convention. Chez les locuteurs créolophones haïtiens par exemple, on pourrait donc associer au concept  « kabann » une séquence de phonèmes différente de celle qui est retenue ; autrement dit, cet ensemble phonique « kabann » n’était pas disposé par avance à s’associer avec le concept, l’idée de « kabann ». L’orthographe des grandes langues occidentales, le français, l’anglais, l’allemand… (l’espagnol est une exception relative) regorge de chausse-trapes qui affectent même le locuteur natif. L’anglais et le français sont bien connus pour leurs irrégularités et leur nature assez chaotique. L’une des raisons de ces irrégularités aussi bien en anglais qu’en français consiste dans le fait que le système d’écriture n’a pas pu suivre le rythme des changements de prononciation qui étaient à l’œuvre dans la langue parlée. Toute langue vivante évolue continuellement dans sa prononciation, et dans la sémantique de certains de ses mots. Par exemple, certaines lettres qui étaient prononcées durant la période anglo-saxonne de l’anglais,[i]  sont devenues silencieuses plus tard. C’est le cas du son « k » dans le mot know ou de ce même son « k » dans le mot knight, ou encore du « e » final dans des mots tels que stone, love, etc.

Certains observateurs pensent que l’orthographe du créole haïtien devrait avant tout être une orthographe étymologique. Dans leur raisonnement, cela veut dire qu’elle devrait suivre l’écriture de la langue lexificatrice du créole haïtien, le français. Ce dont ils ne se sont pas rendu compte, c’est que la longue histoire de l’orthographe française  est une histoire si complexe, qui a été soumise à tant de hasards et autres incertitudes tout au long de son évolution, qu’on ne peut pas se référer à elle comme modèle décisif. Il y a certainement une tendance « étymologisante » dans la graphie française. Par exemple, le mot « avenir » a été pendant un temps réorthographié « advenir »comme le latin « advenire » avec un « d » muet (Picoche, Marchello-Nizia, 1989). Mais, il y a eu le développement « d’une sorte d’esthétique des lettres inutiles qui, selon l’expression de Meigret (1545) « servent de grand remplage en une escripture et donnent grant contentement aux yeux » (Picoche, Marcchello-Nizia, 1989). Les incohérences ont été manifestes. « On [a] introduit des lettres latines correspondant à des phonèmes depuis longtemps amuis (devenir muet, ne plus se prononcer) ou transformés, souvent à côté du produit de leur transformation (ex :factu > fait réécrit faict) ; rétablissement de l’h initial latin de herba, habitum, hora dans erbe, abit, eure, réécrits herbe, habit, heure, etc. Des connaissances étymologiques approximatives causent des restitutions erronées : (ex : pe(n)sum > pois réécrit poids sous l’influence de pondus). Les « lettres grecques » : ph, th, introduites surtout à partir du XVIème siècle restent affaire de choix personnel pendant une grande partie du XVIIème siècle. » (Picoche, Marchello-Nizia, 1989).

La référence étymologique avancée par certains soulève cette question : Dans l’usage normal de sa langue, qu’est-ce que le locuteur gagne à savoir que tel mot provient de telle langue ? Absolument rien ! Quand il a acquis naturellement (dans le cas d’un locuteur natif) le sens d’un lexème de la langue, il sait généralement où et quand l’employer et ne se préoccupe pas de savoir les origines de ce mot, sauf dans des circonstances particulières, quand il étudie la philologie par exemple et doit travailler sur ces questions. Bien sûr, nous n’en sommes pas encore là en créole haïtien mais cela devra arriver un jour.        

Donc, un locuteur haïtien devant employer le mot zaboka par exemple, ne se préoccupera pas de savoir ni l’origine de ce mot ni les conditions de sa formation. Dans le cas de zaboka, ce mot est formé par agglutination, processus diachronique dans les langues créoles en général par lequel l’article défini français ou un déterminant français se soude au nom qui le suit pour constituer une nouvelle unité lexicale. Zaboka est formé à partir de les avocats, lalin à partir de la lune, matant à partir de ma tante, legliz à partir de l’église, dlo à partir de de l’eau, zwazo à partir de des oiseaux, labank à partir de la banque, etc.  

Depuis au moins les années 1940 quand a débuté la bataille de l’orthographe du créole, certains observateurs pensent qu’une orthographe créole basée sur celle du français facilitera le passage du créole au français chez les nouveaux alphabétisés.  Le créole deviendrait ainsi  « un marchepied » vers le français. La représentation alphabétique des sons du créole devrait donc se coller le plus près possible au français car le but ultime serait le passage au français. L’un de ceux qui ont le plus combattu ce mythe du passage au français est le linguiste haïtien Yves Déjean, auteur d’une thèse de doctorat qui sert de référence sur la question de l’orthographe du créole haïtien. Voici ce que Yves Déjean écrit sur cette question : La hantise du passage au français a donné naissance à une sorte de phénomène d’hallucination, la poursuite d’un pont magique. On semble admettre sans discussion le présupposé qu’il y a une façon, ou plusieurs, d’écrire le créole qui facilite automatiquement le passage au français et qu’il existe aussi une façon, ou plusieurs, de l’écrire qui empêche, bloque ou du moins retarde ce passage et le rend plus difficile.

On ne soulève pas la question de savoir pourquoi l’apprentissage du français serait inévitablement lié à une écriture particulière du créole. L’on sait pourtant par une longue tradition scolaire que l’apprentissage du latin par des francophones ou du français par des anglophones ne repose d’aucune façon sur une relation présumée entre les différentes orthographes de ces langues. L’initiation à une langue, morte ou vivante, ne compte pas beaucoup sur la perception des similitudes ou des différences d’orthographe… Le choix d’une orthographe pour le créole n’est pas pertinent pour l’apprentissage du français par les créolophones. L’orthographe n’est pas un pont ou une passerelle entre langues différentes, apparentées ou pas. L’orthographe d’une langue-source est radicalement impuissante à jouer un rôle capital ou important dans l’acquisition d’une langue-cible. Purement étymologique, si cette espèce existait, ou rigoureusement phonétique si ou pouvait y parvenir, aucune orthographe du créole ne peut constituer un premier pas vers le français ou une préparation réelle à l’acquisition de cette langue. Le pont orthographique est un mirage. » (Déjean, 1980 : 40-41).

Pour finir l’exploration de ce deuxième mythe, résumons brièvement une petite histoire de l’écriture du créole haïtien. Au début des années 1940, un pasteur irlandais protestant, Ormonde McConnell, voulant christianiser les masses haïtiennes, systématisa une nouvelle orthographe pour le créole haïtien qui n’avait jamais eu auparavant une structure graphique solide. Cette orthographe était basée sur l’Alphabet Phonétique International (API). Mais, un certain nombre d’intellectuels haïtiens avec à leur tête le journaliste Charles-Fernand Pressoir et le directeur général de l’éducation des adultes, Lélio Faublas, a cru voir dans cette orthographe une tentative « d’américanisation culturelle » de la société haïtienne et critiqua sévèrement la nouvelle orthographe proposée par McConnell et l’éducateur américain Frank Laubach.  Pressoir et Faublas proposèrent plusieurs modifications de l’orthographe proposée par McConnell et Laubach. Cette orthographe modifiée a fonctionné avec un succès remarquable[ii] pendant un bon quart de siècle en Haïti jusqu’en 1979 quand l’état haïtien, sur les conseils de certains groupes de recherche qui travaillaient sur cette question, émit les fameux communiqués des 22 et 31 janvier 1980 relatifs à l’orthographe du créole. Depuis lors, Haïti est dotée d’une orthographe standard. Techniquement parlant, c’est une orthographe phonologique, ce n’est pas une orthographe phonétique qui, linguistiquement, est hautement irréalisable.      

Références citées :

Déjean, Yves (1980) Comment écrire le créole d’Haïti. Outremont, Collectif Paroles.
Picoche, J. et Marchello-Nizia (1989) Histoire de la langue française. Paris, Nathan.


Contacter Hugues St. Fort à : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ';document.getElementById('cloak046db75ac69742b4dfa68ff32fc97ae5').innerHTML += ''+addy_text046db75ac69742b4dfa68ff32fc97ae5+'<\/a>';      

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