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Catégorie : Culture
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De nombreux écrivains et artistes innus, mais aussi cris et wendats, se trouvent ces jours-ci à Port-au-Prince, dans le cadre d’une rencontre historique entre des peuples revendiquant des racines autochtones : les Premières Nations et les Haïtiens. Ces personnalités sont venues prendre le pouls du monde dans la touffeur d’Haïti. Dernier de deux textes.

D’abord, prendre un avion. Voler dans le ciel. Respirer la liberté. Voir apparaître soudain, les yeux encastrés dans le hublot, le turquoise des eaux caribéennes, rien à voir avec la couleur du Saint-Laurent, avec des petites virgules de terre qui ressortent, ceintes du blanc des vagues, rien à voir avec les cayes rocheuses de la Côte-Nord. « Je viens de la forêt. Ce qui m’a frappée, du haut des airs, en arrivant en Haïti, c’est l’absence d’arbres, la terre brune », relate Naomi Fontaine, une jeune écrivaine innue, qui participe à l’événement Nuits amérindiennes en Haïti.

Sylvie Ambroise, innue elle aussi, n’a pas la même chance que Naomi. Sa vie est faite de petits matins blêmes et de routine. Elle vit dans la réserve d’Uashat, contiguë à la ville de Sept-Îles. « Quand je veux m’évader, je fais de la route en écoutant de la musique avec ma chum Pinamen. Et je n’écoute pas du Florent Vollant, j’ai le droit ! » Elle vient de publier le premier texte de sa vie dans le plus récent numéro de la revue Littoral, consacré à l’écriture innue. Elle en avait besoin. Besoin de coucher des mots sur un papier. « Parce que je m’ennuie ! Je m’ennuie terriblement, écrit-elle, dans cette réserve où je suis devenue l’animale malmenée et emprisonnée. […] Un endroit pour attendre la mort. »

L’imaginaire comme porte de sortie

« La seule porte de sortie pour ces peuples, c’est leur imaginaire, leur culture », avance Rodney Saint-Éloi, à qui l’on doit d’avoir imaginé cette rencontre inédite qui a pour objectif de ranimer une mémoire amérindienne commune au Québec, au Canada et à Haïti. Car c’est une chose peu connue des Haïtiens eux-mêmes : les premiers peuples qui habitèrent l’île caraïbe, Arawaks, Taïnos, « étaient des femmes et des hommes à la peau rouge appelés Indiens », explique l’éditeur d’origine haïtienne, installé à Montréal.

 Port-au-Prince. Naomi profite au maximum de son séjour. Elle fait des rencontres avec d’autres artistes, elle mange des acras, danse au son de musiques enfiévrées. « Ce qui m’impressionne, c’est les femmes dans la rue, qui vendent toutes sortes de choses dans des bassines, depuis tôt le matin jusque tard le soir. Je vois la résilience de ce peuple fier de son histoire, fier de ses combats. Je trouve que ça nous manque à nous, cette fierté-là. »

 Sept-Îles. Sylvie Ambroise m’avait donné rendez-vous dans un café. « Il faut arrêter de se regarder le nombril, on est refermés sur nous-mêmes, intéressés par rien d’autre que nous. Il faut s’ouvrir à autre chose ! » La jeune femme rêve de partir au Japon. « J’y trouverais peut-être des ressemblances avec mon peuple. On raconte que nos ancêtres très lointains seraient arrivés d’Asie en passant par le détroit de Béring. »« La réserve doit être enlevée de leur tête, insiste Rodney Saint-Éloi. Elle n’appartient qu’à ceux qui l’ont créée. »

En pleine métamorphose

 Port-au-Prince. Même s’il y fait un climat torride, les Autochtones du Québec y prennent un grand bol d’air frais. « Ils viennent apprendre qu’ils ne sont pas seuls au monde », dit l’écrivain anthropologue Serge Bouchard, un familier du peuple innu. Quand on lui raconte que des aînés refusent de lire des livres écrits par des Blancs, le spécialiste réagit. « Si les premiers intellectuels autochtones ont peut-être joué la carte de l’exclusivité, la jeune génération sait que l’enfermement culturel n’est pas la solution. Ces jeunes vont un jour parler trois ou quatre langues. Ils ont Internet, font partie de réseaux sociaux. Les communautés autochtones sont en pleine métamorphose. »

 « Mes élèves m’enviaient un peu, confie Naomi Fontaine. Ils voulaient que je leur rapporte des petits souvenirs d’Haïti. » Naomi est écrivaine, mais aussi enseignante dans la communauté d’Uashat. « Quatre de mes étudiants de cinquième secondaire sur quinze ont décidé de fréquenter un cégep à Québec à l’automne. Je les encourage ! » Les Innus de la Côte-Nord sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans des cégeps urbains. « Ils reviendront bien formés, poursuit Naomi, ils auront appris et vu autre chose et contribueront au développement de notre communauté. » Ils sont de plus en plus nombreux aussi à quitter la réserve pour s’installer dans la ville de Sept-Îles ou ailleurs, à quitter « le ghetto », c’est le mot qu’utilise la jeune enseignante.

 Prendre la parole

 Sortir de l’enfermement, c’est aussi prendre la parole publique. La jeune poète Natasha Kanapé-Fontaine fait partie de cette génération d’Autochtones qui est allée au cégep et a appris à s’exprimer en français, parfois avec grande éloquence. Une génération « capable de combattre avec les mêmes armes que celles des Blancs, c’est-à-dire les mots parlés ou écrits », m’avait dit une aînée d’Uashat. Natasha s’est illustrée récemment en faisant reculer la Société Radio-Canada à propos du nom d’une émission qui devait originalement s’appeler Pow-Wow. « C’est un mot associé à notre culture de rassemblement », a-t-elle protesté. Elle a aussi causé un petit émoi au Salon du livre de Sept-Îles, quand, accompagnée d’un groupe de femmes innues, elle s’est levée et a lu un texte après une conférence de Denise Bombardier. « Je voulais dénoncer certains mots que nous avons trouvés racistes dans une de ses chroniques. Je voulais dénoncer le racisme général à notre endroit. »

 Retour au café à Sept-Îles.« Souhaitez-moi de ne plus avoir peur, dit Sylvie Ambroise. C’est la peur qui me fait rester dans la réserve. La peur du changement, la peur de l’inconnu », écrit-elle. « J’ai la chienne qu’à soixante ans, je me dise : “Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?” »

 Port-au-Prince.« Je suis heureuse d’être ici », fait Naomi devant un long coca glacé, sous un palmier de la cour intérieure de l’hôtel où elle niche pendant ces Nuits amérindiennes. Elle part dans quelques minutes lire ses poèmes à la Fondation Connaissance et liberté. « Les Innus, Cris et Wendats viennent chercher une autre respiration en Haïti, dit l’écrivain-géographe Jean Morisset, c’est d’un désenclavement géographique, historique et identitaire qu’il s’agit. » « Les Autochtones sont en train de tisser un rapport décomplexé avec le monde, conclut Rodney Saint-Éloi, ce monde leur appartient. »

 

Monique Durand était l’invitée des Nuits amérindiennes en Haïti.