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Catégorie : Culture
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Roger SavainJ’ai rencontré Roger Savain* pour la première fois en juin 1999 à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, à l’occasion du IXème colloque international des études créoles. J’avais entendu parler de lui dans le milieu des praticiens de la langue,  surtout des Américains qui voulaient apprendre le créole haïtien et qui disaient du bien de lui comme praticien de la langue, traducteur et interprète hors pair, mais je n’avais jamais eu la chance de le rencontrer. On s’est croisé dans le hall de l’hôtel où on était descendu et, ayant regardé l’étiquette qui affichait mon identité, il a tout de suite engagé la conversation avec moi.

Roger SavainJ’ai rencontré Roger Savain * pour la première fois en juin 1999 à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, à l’occasion du IXème colloque international des études créoles. J’avais entendu parler de lui dans le milieu des praticiens de la langue,  surtout des Américains qui voulaient apprendre le créole haïtien et qui disaient du bien de lui comme praticien de la langue, traducteur et interprète hors pair, mais je n’avais jamais eu la chance de le rencontrer. On s’est croisé dans le hall de l’hôtel où on était descendu et, ayant regardé l’étiquette qui affichait mon identité, il a tout de suite engagé la conversation avec moi.

Ce colloque était le premier qui se tenait dans l’Hexagone après celui de Nice qui était le tout premier, (du moins chez les francophones, chez les anglophones, le premier s’était tenu en 1968 à Mona, à la Jamaïque) le colloque fondateur des études créoles à base française  et qui avait eu lieu en 1976. Ce colloque d’Aix avait la particularité de réunir pour la première fois la grande majorité des collègues de la Society for Pidgin and Creole Languages, presque tous anglophones bien sûr mais tous passionnés de leur discipline, la créolistique. Il y avait là toute la crème des linguistes créolistes : Michel DeGraff, Jean-Robert Cadely, bien sûr, (il n’y a eu finalement que ces quatre Haïtiens puisque mon ami Robert Berrouet-Oriol en dernière minute a dû annuler son voyage)  mais aussi Salikoko Mufwene, John Holm, Arthur Spears, Tonjes Veenstra, Robert Chaudenson, (je ne me rappelle plus si Albert Valdman était présent), John McWhorter, Marie-Christine Hazaël-Massieux, Dominique Fattier, André Marcel d’Ans, Emmanuel Nikiema, Robert Fournier, Claudine Bavoux, Lambert-Felix Prudent, Marlyse Baptista, etc. Dans le hall de l’hôtel, les langues, le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le portugais, s’entrecroisaient et, Aix étant la petite merveille que ceux qui y sont allés vous diront, on était tous détendus.

 Après l’inscription des congressistes, Roger et moi, on est allé manger dans le grand restaurant en plein air de l’hôtel et on a discuté de tout. J’ai découvert un homme au charme extraordinaire, mélange de politesse, de connaissance de la nature humaine, avec les pieds bien sur terre et, surtout d’une capacité de réflexion et de jugement superbe. Roger Savain était par-dessus tout un patriote dans l’âme. Il n’y avait chez lui nulle trace de ce nationalisme fascisant tellement répugnant chez certains de mes compatriotes qui les porte à vilipender ceux qu’ils appellent par pure démagogie « les Blancs », sans vergogne, sans honte, alors que tous leurs actes transpirent la prébende, le vol, la recherche d’intérêts financiers évidents aux dépens de l’état.

Roger connaissait de l’intérieur et le monde des entreprises privées et le monde de l’état haïtien. Il avait travaillé activement dans les deux secteurs en Haïti et, au cours des longs entretiens téléphoniques que nous avons eus par la suite et des courriels que nous nous sommes échangés, il m’a appris des choses extraordinaires sur le monde de la politique haïtienne. Il lui arrivait de me taquiner gentiment sur mes sympathies marxistes (pas communistes) mais il respectait mes convictions, mes points de vue idéologiques, mes analyses de la société haïtienne. Après tout, le marxisme est une analyse historique et philosophique du monde, qui est étudié et discuté dans toutes les universités et seuls les primaires ou semi-illettrés peuvent se permettre de cracher dessus. Ses propres points de vue étaient ancrés dans une connaissance pratique de la culture et du monde politique haïtiens mais il ne manquait jamais de fustiger ceux et celles qui étaient profondément responsables du retard révoltant de la société haïtienne et du maintien calculé dans ce retard dans lequel certaines forces sociales et politiques intérieures mais aussi étrangères s’acharnaient à imposer à Haïti.         

Roger et moi, on n’était pas de la même génération mais j’étais très proche de lui, je me sentais tellement à l’aise en sa compagnie, et je ne manquais jamais de l’appeler à Broward County, en Floride, où il habitait pour parler d’Haïti et des événements politiques qui s’y déroulaient. Curieusement, presque toujours, on abordait ce sujet à travers l’histoire contemporaine, mais pas actuelle, pas celle qui se faisait sous nos yeux. Il me parlait de l’Haïti des années 1940, 1950, 1960, 1970. Je rappelle qu’il a occupé le poste de ministre du tourisme, de l’information et de l’éducation populaire dans le gouvernement de son ami l’historien Leslie Manigat qui a été renversé par les militaires haïtiens en 1988.  A travers les explications qu’il me fournissait sur ces différents gouvernements qui ont occupé l’espace politique haïtien durant ces années-là, j’ai pu comprendre beaucoup de choses sur l’Haïti actuelle, le duvaliérisme, le passage d’Aristide au pouvoir et surtout l’actuel gouvernement. Grâce aux soins vigilants de l’un de ses fils, les Mémoires de Roger seront publiés bientôt et je vous engage tous à surveiller la date de publication de ce texte que personne ne devrait rater.

Roger avait tellement de choses à dire sur la société haïtienne et sur l’état haïtien des années 1950-1960 car il  a occupé des postes importants dans l’administration : directeur du bureau de l’Information sous le président Magloire, sous-secrétaire d’état en chef du protocole, consul général à Londres, chargé d’affaires à Paris, attaché civil auprès du vice-président américain Richard Nixon durant les 4 jours de visite que ce dernier a effectués en Haïti en 1955. Aujourd’hui où tout le monde parle de ce fameux campus universitaire de Limonade que le gouvernement dominicain nous aurait soi-disant « généreusement donné » (je rappelle qu’une internaute a gentiment confirmé les questions que mon sens critique m’avait poussé à soulever, en déclarant que c’était l’Union européenne qui avait transmis cet argent au gouvernement dominicain qui s’est chargé de tous les travaux), je signale que Roger Savain a été le premier à mettre cette question d’un campus universitaire haïtien sur le tapis dès les années 1950 avec son ami et mentor le célèbre architecte et constructeur de Nashville, Calvin Mc Kissack. Malheureusement, le projet tomba à l’eau et le  rêve de Roger ne put jamais voir le jour. 

C’est Roger qui m’a introduit à Haitian Times, l’hebdomadaire haitiano-américain fondé par Garry Pierre-Pierre à la fin des années 1990. Il allait prendre sa retraite pour de bon et voulait me confier sa chronique intitulée Tètansanm qu’il animait depuis 3 ans. Garry m’a accepté sans problèmes et c’est ainsi que ma chronique Du côté de chez Hugues vit le jour. On a discuté de temps en temps sur certains de mes articles à caractère littéraire et il avait ses propres interprétations par rapport à mes interprétations de tel écrivain haïtien, mais jamais il n’a été en désaccord avec moi sur des questions de linguistique créole et de l’avenir du créole haïtien.

Roger m’avait fait l’honneur de me demander de préfacer son livre Mozayik totalement écrit en kreyòl en 2007, je crois. La Fondation Mémoire avait organisé une vente-signature à New York à l’occasion du lancement de ce livre qui regroupe des textes inédits de plusieurs érudits haïtiens et étrangers sur la culture haïtienne, la langue créole haïtienne, la littérature d’Haïti, etc.  Le succès de cette journée a dépassé toutes nos espérances. Mais, c’était aussi la dernière fois que je rencontrais mon ami Roger car je n’ai pu lui rendre visite en Floride après cette rencontre. La dernière fois que je lui ai parlé remonte à la mi-janvier de cette année et sa voix me disait que sa santé déclinait à grands pas. Sa disparition me touche profondément. Roger était pour moi le modèle de l’Haïtien intègre jusqu’au bout des ongles, loyal, patriote et fidèle, comme on en trouve de plus en plus rarement. Avec lui s’en va celui qui a été, malgré la différence d’âge, l’un de mes vrais amis.

Je voudrais présenter mes condoléances les plus sincères à sa femme, et ses  fils que malheureusement je n’ai jamais eu la chance de rencontrer en Floride les rares fois où je suis allé. Repose en paix, mon ami !

* Le linguiste haïtien est décédé à Plantation en Floride le 11 février dernier à l'âge de 89 ans.