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Catégorie : Culture
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Plus d’une soixantaine d’écrivains haïtiens, antillais, québécois et français se sont retrouvés en Haïti du 1er au février dernier pour la troisième édition du festival  “Etonnants Voyageurs ‘’, un festival international du livre qui a rendu hommage au poète Georges Castera, l’auteur de ‘’L’encre est ma demeure’’,  thème central d’ailleurs de ce grand rendez-vous littéraire.

Plus d’une soixantaine d’écrivains haïtiens, antillais, québécois et français se sont retrouvés en Haïti du 1er au février dernier pour la troisième édition du festival  “Etonnants Voyageurs ‘’, un festival international du livre qui a rendu hommage au poète Georges Castera, l’auteur de ‘’L’encre est ma demeure’’,  thème central d’ailleurs de ce grand rendez-vous littéraire. Neuf  (9) villes de province, dix (10) établissements scolaires, le Fokal, le restaurant Babako et l’Institut Français à Port-au-Prince ont accueilli ces ‘’étonnants voyageurs’’ qui étaient ou qui venaient d’arriver dans la capitale haïtienne pour un rendez-vous manqué un 12 janvier  quand tout avait basculé pour le pire peu avant 5 heures de l’après-midi.

Ils sont revenus, donc, ces “Etonnants Voyageurs ‘en solidarité avec le peuple haïtien, deux ans après le séisme, mais aussi et surtout pour discuter de langues nationales, d’art et survivance, de poésie et politique ici et ailleurs, de printemps arabes, de littérature-monde  … non pas avec uniquement ceux qui pensent détenir le monopole du savoir mais avec tout le monde.  A Port-au-Prince comme à Port-de-Paix, chez les frères de Pandiassou dans le Plateau Central comme à l’Institut Français qui, hier encore, n’était fréquenté que par une élite qui roulait ses « R »  pour augmenter son coefficient d’intellectualité, le dialogue était direct entre ces “Etonnants Voyageurs ‘’ et un public curieux, opiniâtre, résistant même dans ses idées et prises positions par rapport à la langue française, au rôle de l’écrivain dans un pays sous occupation, bref … au réel pouvoir des mots face aux maux d’une société haïtienne en crise et en quête constante de repères.

Rendre la culture moins «Kiltirel» et accessible GRATUITEMENT à un public plus large
Dans certains milieux en Haïti, s’intéresser à la création artistique et littéraire est synonyme de ‘’parler beaucoup’’, de ‘’parler français’’, de  ‘’Zuzu’’, ‘’ de rêveur’’, de Kiltirel. Connotation tout à fait péjorative de la culture ….
«L’affrontement est presqu’inévitable entre le président Martelly et le parlement et vous êtes venu ici à Port-au-Prince pour assister à des discussions sur la littérature’’ me lançait, sarcastiquement,  un ami-frère que j’ai rencontré à l’aéroport le jour de mon arrivée en Haïti.

En décidant d’aller dans les écoles dans le villes de province et sur la cour du restaurant Babako en plein «brase »  à l’angle de la ruelle Nazon et de Lalue à Port-au-Prince, Lyonel Trouillot, Dany Laferrière et Michel  Le Bris ont réussi, à la fois, à rendre, ce festival international plus accessible et moins «kiltirel » pour répéter le jargon de mon ami. En programmant par exemple un écrivain de la trempe d’Anthony Phelps un matin de février, en plein cœur de la capitale, dans une réputée dangereuse depuis l’opération Bagdad, première version en 2004, le festival ‘’Etonnants-Voyageurs’’ a fait tomber ce vieux tabou qui veut qu’on discute de littérature et d’art entre intellectuels dans certains ‘’grands salons’’, à l’Institut Français ou dans les salles de classe.
A l’actif de ce festival international du livre, il faudrait ajouter aussi une sorte de civilité et de connivence entre le public et les ‘’Etonnants-Voyageurs’’ qui laissaient beaucoup d’espace aux opinions des uns et des autres. En un mot, le débat contradictoire était permis en français et en créole. Rien à voir avec ces «grandes »  conférences internationales sur Haïti (on en est à combien déjà depuis janvier 2010) où seuls les bailleurs de fonds ou les «investisseurs potentiels » ont accès au podium de la vérité absolue, où les temps de parole sont distribués au prorata de la contribution financière et où la langue nationale parlée par ceux qui vivent encore sous les tentes est exclue.

La langue française : une langue d’oppression en Haïti ?
Au restaurant Babako, la table ronde sur ‘’Québec-Haïti : francophonies des Amériques’’ qu’animait Roody Edmé a permis aux écrivains Michel Vézina et Jocelyne Saucier et le poète-éditeur Rodney St-Eloi de mettre en exergue les caractéristiques de la littérature dans les communautés culturelles et multi-ethniques au Québec tout en portant l’accent sur les singularités de chaque groupe telles qu’exprimées à travers les œuvres de leurs écrivains en français bien sûr mais également en créole et en joual. Après un bref survol historique des écrivains sur  la présence francophone en Amérique représentée par les haïtiens, québécois, acadiens, guyanais, guadeloupéens, martiniquais et autres …., le public n’attendait que le moment des débats pour se prononcer sur tous les préjugés qui entourent l’enseignement et l’utilisation de la langue française en Haïti. Langue d’oppression, langue de domination … les qualificatifs variaient d’un participant à l’autre … ce qui devait donner lieu à des échanges assez intéressants entre l’assistance et les conférenciers notamment avec l’auteur de  ‘’Haïti : Kenbe la’’. C’était à la fois curieux et intéressant d’entendre des compatriotes évoquer Baudelaire dans un français assez élégant tout en se positionnant en véhément pourfendeur de cette langue qui est ‘’celle d’’une classe qui veut se distinguer’’.

Somme toute, le festival “Etonnants Voyageurs ‘’, enoffrant l’opportunité à un public divers (plus de 3,000 jeunes) de discuter pendant quatre jours sur la création artistique et surtout sur la production littéraire, aura contribué à l’enrichissement d’une francophonie participative que les responsables de l’OIF se veut plurielle qui prend en compte l’importance des langues et des cultures nationales. A moins de deux mois de la journée internationale de la francophonie en Mars prochain, il est à souhaiter que les responsables gouvernementaux qui décident du calendrier des activités devant  marquer cette journée s’inspirent de ce modèle tout à fait participatif, inclusif et populaire. La francophonie est avant tout  l’affaire des peuples ayant en partage la langue française et non celle des institutions gouvernementales.


Un extrait de la table-ronde sur le ‘’Québec-Haïti : francophonies des Amériques’’.