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Catégorie : Culture
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De tous les pays créolophones de la Caraïbe, Haïti est le seul où a été adoptée par décret une loi autorisant l’écriture du kreyòl dans les écoles et fixant les principes de la graphie de cette langue. C’était en janvier 1980. Sept ans plus tard, en mars 1987, une constitution proclama le kreyòl la langue officielle d’Haïti à égalité avec le français qui jouissait de ce statut depuis 1918 durant l’occupation américaine.

De tous les pays créolophones de la Caraïbe, Haïti est le seul où a été adoptée par décret une loi autorisant l’écriture du kreyòl dans les écoles et fixant les principes de la graphie de cette langue. C’était en janvier 1980. Sept ans plus tard, en mars 1987, une constitution proclama le kreyòl la langue officielle d’Haïti à égalité avec le français qui jouissait de ce statut depuis 1918 durant l’occupation américaine.
[i] On connait bien maintenant (cf. Déjean 1980, Faraclas et alii 2010, Schieffelin & Charlier-Doucet 1998, Valdman 2005) l’histoire de l’orthographe du créole haïtien. Jusqu’aux années 1920-1930, les rares locuteurs haïtiens francophones qui écrivaient en créole ne suivaient aucun principe, aucun système d’écriture clair  et se contentaient d’écrire la langue plus ou moins selon leurs humeurs du moment, plus ou moins selon l’orthographe française. Les premières orthographes systématiques du créole haïtien furent proposées en 1924 par Frédéric Doret et en 1939 par Christian Beaulieu. Ils étaient tous les deux Haïtiens. Cependant, leurs propositions ne furent pas écoutées (Schieffelin & Charlier-Doucet 1998).

Au cours des années 1940, un pasteur protestant irlandais du nom d’Ormonde McConnell et un éducateur américain spécialisé dans les questions d’alphabétisation, Frank Laubach, mirent sur pied une nouvelle orthographe systématique du kreyòl. Elle était basée sur l’alphabet phonétique international (API) mais la plupart des lettrés haïtiens de l’époque pensaient qu’elle était basée sur l’anglais et déclenchèrent une violente campagne contre son adoption. Aujourd’hui encore, un certain nombre d’Haïtiens continue à dire  que c’est une orthographe « américaine ». Alors que c’est complètement faux.

Au cours des années 1950, deux intellectuels francophones haïtiens, Charles-Fernand Pressoir et Lelio Faublas, apportèrent des changements à ce que les défenseurs d’une certaine orthographe dite « française » considéraient comme une « horreur ». Il en résulta une orthographe  légèrement différente de ce qu’on appelait alors l’orthographe Laubach et on prit l’habitude de la désigner sous le nom d’orthographe Pressoir. Cette orthographe fit les beaux jours de tous ceux qui  prônaient la défense et l’illustration de la langue créole en publiant leurs textes dans cette langue. Par exemple, c’est en orthographe Pressoir que fut publiée une œuvre qui est considérée maintenant comme un chef-d’œuvre, le premier roman de la littérature haïtienne entièrement écrit en kreyòl, Dezafi (1975), du grand écrivain haïtien francophone et créolophone, Frankétienne.

Vers 1975, les milieux éducatifs officiels alors en pleine ébullition mirent sur pied une nouvelle institution appelée « Institut Pédagogique National » (IPN) et un Groupe de recherches et d’études appelé « GREKA » (Gwoup Rechèch pou Etidye Kreyòl Ayisyen). Ils révisèrent l’orthographe dite « Pressoir » et en proposèrent une version légèrement modifiée, connue sous le nom de « orthographe IPN ». C’est cette orthographe qui a été adoptée par le gouvernement haïtien en septembre 1979 pour être utilisée dans les écoles. Quatre mois plus tard, le 31 janvier 1980, le gouvernement haïtien rendit publics les principes de la graphie du créole dont on allait se servir non seulement comme langue d’instruction mais aussi comme objet d’étude dans les écoles de la République. Actuellement, l’orthographe standardisée officielle du créole haïtien fait loi dans les milieux scolaires, universitaires, journalistiques, publicitaires, politiques, économiques, littéraires, commerciaux de la société haïtienne et est utilisée par tous les étrangers (de plus en plus nombreux) qui utilisent le créole haïtien.  Les dictionnaires bilingues haïtiens (français-créole et anglais-créole) les plus valables sur le plan méthodologique et publiés après 1987 ont adopté sans réticence aucune cette orthographe standard officielle. On a dépassé d’une manière générale, quoiqu’en disent quelques attardés, l’amateurisme et l’insouciance qui ont dominé l’écriture du kreyòl pendant de longues années.

Le terme « standardisation » est l’un des plus importants dans le grand travail d’aménagement linguistique qui reste à faire dans les pratiques linguistiques du kreyòl. Pour le linguiste franco-américain Albert Valdman (1984) dont les recherches sur le créole haïtien remontent à plus de quarante ans, le terme « standardisation is used in the sociolinguistic literature to refer to a formal, conscious process of language uniformization usually undertaken by official organisms, although several individual endeavors rank among the more celebrated cases of standardization. » (standardisation est utilisée dans la littérature sociolinguistique pour désigner un processus conscient, formel d’uniformisation d’une langue habituellement entrepris par des organismes officiels, quoique qu’il existe plusieurs activités individuelles considérées parmi les plus célèbres cas de standardisation.)  [ma traduction].  Grâce aux travaux initiés par McConnell et Laubach et poursuivis par Pressoir, l’IPN et le GREKA, l’orthographe du kreyòl a été standardisée et il est hors de question que l’on retourne aux tâtonnements d’avant. Le système graphique actuel du kreyòl est logique, pratique et a été soigneusement élaboré. C’est le seul créole de la Caraïbe qui possède une orthographe  standardisée et officielle et qui fonctionne comme co-langue officielle de la nation (l’autre langue officielle étant le français).[ii]              

Il faut signaler cependant que si l’orthographe du kreyòl a été standardisée, on n’en est pas encore à une standardisation des structures syntaxiques et ceci peut poser problème dans le cadre de  toute politique linguistique qui voudrait creuser le problème linguistique haïtien dans toute sa profondeur afin d’y trouver une solution.

Pourtant, depuis quelque temps, il se manifeste dans les pratiques écrites du créole haïtien spécialement parmi les locuteurs de la diaspora haïtienne mais de temps en temps aussi chez quelques individus isolés de l’intérieur certaines dérives scripturales qui, sans être particulièrement inquiétantes, peuvent causer un peu d’irritation.

La plus enquiquinante se rapporte aux dérives de la lettre « r » que certains locuteurs persistent à remplacer par la lettre « w », même dans les cas où le son « r » existe et se trouve effectivement prononcé dans la conversation. Comment expliquer cela ?

Pour certains scripteurs haïtiens, tout se passe comme si la lettre « r » n’existait plus en kreyòl et qu’on doit utiliser uniquement la lettre « w ». Par exemple, on écrit « twavay » au lieu de « travay », qui est pourtant la prononciation courante de tous les locuteurs haïtiens ; on écrit « migwèn » au lieu de « migrèn », « dowe » au lieu de « dore », *« intéwésé » au lieu de « enterese », « fwekans » au lieu de « frekans », « wat » au lieu de « rat », etc.

Ce qu’il faut savoir et retenir, c’est que et la lettre « r » et la lettre « w » existent dans l’écriture du créole haïtien et qu’il ne faut jamais confondre la lettre et le son. Le son, c’est ce qu’on entend. La lettre, c’est le symbole qu’on a choisi pour représenter ce son. Dans l’alphabet phonétique international, le même son est toujours représenté par le même symbole et le même symbole est toujours représenté par le même son. Par exemple, le son [o] sera toujours représenté par la graphie « o » et la graphie « o » représentera toujours le son [o]. C’est l’une des différences fondamentales entre l’écriture du français et l’écriture du kreyòl. Nous savons en effet que la graphie du français est extrêmement irrégulière et que nous pouvons avoir  plusieurs graphies différentes pour le même son. Par exemple, le son [o] est représenté en français par cinq graphies différentes : au, comme dans « autel » eau, comme dans « peau », aud, comme dans « échafaud », o, comme dans « rose », hau, comme dans « hauteur », ô, comme dans « drôle ».  Il existe un son /w/[iii] en créole haïtien que les linguistes ont identifié comme le son qui se produit devant un groupe de voyelles dites postérieures arrondies et qui sont « o », « ou », « ò », « on ». Ainsi, la majorité des locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti disent « pwovens », (province) « twou » (trou), « wòklò » (têtu), « wòb » (robe) « fwontyè » (frontière). Mais ce son est plus difficile à trouver devant certaines voyelles dites antérieures comme « e », « en ». Ainsi, on ne dit pas « wele », on dit « rele » (crier, appeler), on ne dit pas « wepiblik », on dit « repiblik » (république),  Mais, on dit « wete » (enlever) aussi bien que « rete » quoique avec un sémantisme différent. On peut trouver indifféremment et /w/ et /r/ devant la voyelle nasale « en ». Un exemple classique est cette paire : Mwen kontan et Mren kontan.

Donc, chez la grande majorité des locuteurs haïtiens, le son /w/ se produira  devant les voyelles postérieures identifiées plus haut. On ne trouvera le son /r/ que chez une petite minorité de ces locuteurs. Faut-il critiquer ceux et celles qui produisent ce son /w/ ? Ce serait faire preuve d’une méconnaissance totale des principes élémentaires de la phonétique. La production du son /w/ caractérise bien ce que nous appelons « accent », c’est-à-dire « un ensemble de particularités permettant de caractériser la prononciation d’une langue ou une prononciation régionale par rapport à une prononciation standard. » On sait que dans toutes les sociétés, les locuteurs possèdent un accent. Même dans un petit territoire géographique comme Haïti par exemple, des locuteurs se distinguent par leur accent régional qui permet d’identifier leur origine géographique. Par exemple, un locuteur capois est facilement identifiable par un locuteur de Port-au-Prince grâce à certains traits syntaxiques particuliers comme l’usage de la préposition a précédant le déterminant possessif postposé (pitit an mwen/ pitit a m), (mon enfant) là où le locuteur de Port-au-Prince dira (pitit mwen) ou certains traits lexicaux comme (ake) là où le locuteur de Port-au-Prince dira (avèk), (amizman) là où le locuteur de Port-au-Prince dira (pistach), (kaderik) là où le locuteur de Port-au-Prince dira (bonm) (marmite), (pann) là où le locuteur de Port-au-Prince dira (kwoke) (accrocher).[iv]

Autre particularité du son /r/ dans le kreyòl de l’ouest et du sud : le [r] disparait en fin de syllabe fermée ou en position post-vocalique[v] : les mots français qui y sont conservés perdent purement et simplement leur [R] placé dans cette position : le mot français porte est devenu pòt en kreyòl ; le verbe français partir est devenu pati en kreyòl ; l’adjectif/nom français mort est devenu mò en kreyòl ; le nom français père est devenu pè en kreyòl ; le nom français tambour est devenu tanbou. (Pompilus 1973 : 2-3) Signalons cependant que les locuteurs de la région du Nord (Cap, Limbé…) conservent la consonne /r/ en fin de syllabe. 

Autre dérive de plus en plus répandue dans l’écriture du kreyòl : la transcription fautive de la chaine parlée, En voici quelques exemples :

1.      « relel pou mwen » ; 2. « Mwen te palew », 3. « Se sam renmen ». 4.  « Frèm nan ap pati demen swa »

Le problème dans ces 4 exemples, c’est que le découpage de la chaine parlée a été mal fait ou plutôt qu’il n’a pas été fait du tout. Ce qui peut conduire à une mauvaise identification des unités de la chaine parlée. L’exemple 1 semble indiquer qu’il existe trois « mots » : relel/pou/mwen/ alors qu’en fait il en existe quatre : rele ;  li ; pou ; mwen. En ne séparant pas le « l » qui est la forme courte de la 3ème personne du singulier du pronom li », du verbe « rele », le producteur de cette phrase entraine le lecteur dans l’erreur.

L’exemple 2 est tout aussi confus. On pourrait penser que nous sommes en présence de trois « mots » alors que ce n’est nullement le cas. Nous avons ici affaire à quatre « mots » : le pronom personnel « mwen » dans sa forme pleine occupant ici la fonction sujet, le marqueur aspectuel d’antériorité te précédant la forme verbale pale, et la forme courte « w » de la 2ème personne du singulier.

Même chose à dire concernant l’exemple 3. Il faut prendre soin de découper « m » de « sa » pour en faire deux mots distincts : le pronom indéfini « sa » précédant la forme courte « m » du pronom personnel mwen  en position de sujet du verbe « renmen ».

Dans l’exemple 4, le déterminant possessif postposé « m » doit être détaché du nom « frè ».

De plus en plus, on observe une pratique récurrente malheureuse qui ne correspond pas aux principes de la graphie du kreyòl. On ne sait pas quand il faut et quand il ne faut pas doubler la consonne nasale « n » à la fin d’un mot. Par exemple, faut-il écrire « jwenn » ou « jwen » ? « vin » ou « vinn » ? « sispann » ou « sispan » ?

Rappelons un autre principe fondamental de la graphie du kreyòl : toutes les lettres doivent être prononcées. Comme le dit Yves Déjean : « Pa gen lèt ki bèbè ». Le mot « jwen » et le mot « jwenn » existent tous deux dans la langue mais ils ne signifient pas du tout la même chose. « Jwen » a le sens de « moyen » dans cette phrase tirée du dictionnaire de Valdman et alii (2007 :309) « M pa ka jwenn jwen pou repare radyo a » (Je n’arrive pas à trouver le moyen pour réparer ce poste de radio) [ma traduction]. « Jwenn » est un verbe qui signifie « trouver » Son extra « n » doit être prononcé et cela fait de lui un autre mot. Alors que dans le mot « jwen », la consonne nasale « n » fait corps avec la lettre « e » précédant pour constituer le son nasal « en ».

« Vin » (Vi+n), forme courte de « vini » peut être employée ou bien comme verbe modal ou bien comme verbe intransitif. Ex. « Fi a pa ka vini » (Elle ne peut pas avoir un orgasme).[vi] Il ne prend qu’un seul « n » et n’est jamais utilisé pour le son nasal de la voyelle orale « è », puisque c’est la graphie « en » qui est utilisée dans ce sens. Par exemple, on écrira « diven » et jamais « divin ». « Vinn » n’existe pas dans la graphie créole car on ne double jamais la consonne nasale dans ce mot.

Quant au verbe « sispann », le redoublement de la consonne nasale « n » permet d’éviter en créole le groupe consonantique [dr] qui existe à la fin du mot français « suspendre » mais le mot *sispan ne fait pas partie du lexique kreyòl.

Que faire pour trouver une solution à ces dérives ? La meilleure réponse est d’assurer une formation de qualité à tous les formateurs qui, en Haïti, enseignent la langue créole en tant qu’objet d’étude aux jeunes et aux moins jeunes. C’est en Haïti que les apprenants doivent maitriser les structures orthographiques, syntaxiques et lexicales de la langue créole. Ceux qui sont les plus à l’aise dans l’écriture du créole semblent être ceux qui avaient appris à lire, écrire, et pratiquer cette langue sur une grande échelle en Haïti avant de quitter le pays. Cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner les autres qui n’ont pas eu le temps ou la chance de recevoir une formation qui leur a permis d’aller au-delà du simple fait d’apprendre à lire et à écrire en kreyòl. Tout locuteur haïtien a pour obligation de maitriser les structures écrites et standardisées de sa langue première (L1). C’est le minimum de respect qu’il se doit à lui-même.

Hugues St. Fort  - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Références citées :

[i] Curieusement, ce fut au cours de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) que le français devint la langue officielle de la république par le truchement de la constitution de 1918 qui proclama : « Le français est la langue officielle. Son emploi est nécessaire dans les services publics. » (Valdman 1984)

[ii] Les Seychelles est un autre état où le créole qui est aussi un créole français possède aussi le statut de langue officielle et est pourvu d’une graphie officielle. Mais il n’est pas situé dans la Caraïbe. Il est situé dans l’Océan Indien.

[iii] Les linguistes utilisent le terme technique “phonème » défini comme le plus petit son fonctionnel indispensable à la compréhension linguistique. Il en existe trente-six en français et trente en créole haïtien.

[iv] Dans le Nord d’Haïti, l’unité lexicale « kwoke » est vulgaire et fortement sexuel. Son usage n’est pas recommandable dans les milieux de la bonne société capoise. 

[v] Le linguiste français Robert Chaudenson a fait cette remarque que je trouve très juste que je reproduis ici : « La question de l’articulation de la consonne « r » dans la zone antillaise conduit à poser un problème. Pourquoi les Antillais n’auraient-ils pas le droit d’articuler le « r » à leur façon, quand on admet, en France, que Bourguignons et Biterrois, par exemple, le prononcent d’une façon qui n’est nullement celle du français standard où l’r est dit parisien. Je ne crois pas que, dans les écoles de Dijon ou de Béziers, on apprenne aux petits élèves à se débarrasser de leur accent local. »

[vi] Cf. Valdman et alii 2007: 245