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Catégorie : Culture
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La belle amour humaine, le dernier roman de Lyonel Trouillot, a atteint le carré final à la course au Goncourt 2011. Œuvre littéraire majeure.
Il semble admis qu’un maître en écriture, se reconnaît à sa plume, son style donc, et une ligne, qu’on a le droit de désigner comme idéologique. Par la grâce de l’actualité de La belle amour humaine,  on est aussi tenté d’identifier l’ensemble d’une œuvre comme l’expression d’une humanité, réelle ou rêvée. Humanité de soi-même. Humanité des autres. Du répétitif qui ne renvoie pas au même. Un branding qui suffit à lui-même, sans l’ajout du nom du créateur.

La belle amour humaine, le dernier roman de Lyonel Trouillot, a atteint le carré final à la course au Goncourt 2011. Œuvre littéraire majeure.
Il semble admis qu’un maître en écriture, se reconnaît à sa plume, son style donc, et une ligne, qu’on a le droit de désigner comme idéologique. Par la grâce de l’actualité de La belle amour humaine,  on est aussi tenté d’identifier l’ensemble d’une œuvre comme l’expression d’une humanité, réelle ou rêvée. Humanité de soi-même. Humanité des autres. Du répétitif qui ne renvoie pas au même. Un branding qui suffit à lui-même, sans l’ajout du nom du créateur.

La belle amour humaine, une langue plus-que-parfaitement maîtrisée jusqu’à des frissons du genre Il est belle, élégante, fière : sujet masculin, attributs féminins, pour décrire un homme musculeux mimant, au cours d’une veillée funèbre, Anaïse longtemps disparue, homonyme de l’étudiante haïtiano-occidentale en errance « venue chercher l’amitié d’un absent (son père, son grand-père aussi) et lui offrir la sienne des années après sa disparition». Anaïse ! Sans doute hommage à Jacques Roumain, lui et Jacques Stephen Alexis, icônes du panthéon littéraire, social et politique de Trouillot. La femme de Manuel a mis au monde « Solène qui n’est plus une jeune fille depuis longtemps mais qui n’a pas permis au temps de faire la moindre ride à sa beauté sauvage ». C’est donc une fille que portait Anaïse, la créature éternellement belle du Gouverneur Roumain!

La belle amour humaine, un  monologue (Thomas le guide peintre) sur la vie injuste et chaotique à Port-au-Prince, et celle d’Anse-à-Foleur heureusement champêtre, mortellement polluée par deux oligarques odieux. Une autre, (Annaïse) confession d’une jeune étudiante occidentale venue d’un pays où  « les pauvres sont assez riches pour oublier qu’ils sont pauvres ». Et la vie d’Anse-à-Foleur ponctuée d’une veillée funèbre, condensé de La belle amour humaine.

La belle amour humaine,  comme toujours dans l’œuvre de Lyonel Trouillot, c’est de l’art fait d’une banalité, d’un « lieudit », d’un amour balbutiant par « une main qui se pose sur la main posée sur son épaule »  ou d’un « mouvement des genoux de Thomas et Annaïse qui « se sont rapprochés de manière autonome, se touchent, se séparent, se retouchent, restent là, l’un attouché à l’autre »…Les chansons et jeux des fillettes, Ernestine l’aveugle dans «  Bi-Centenaire », le peintre Frantz Jakob devenu aveugle lui aussi dans La belle amour humaine, et toutes ces petites gens, la communauté d’Anse-à-Fôleur, constructrices de bonheur simple, participent du monde de Trouillot.          

La belle amour humaine, une architecture fonctionnelle où s’entrelacent à tous les temps les vies jamais linéaires des personnages, vivants ou décédés, conteurs et acteurs. Un art de dire le bien et le mal avec une telle dextérité qu’on en vient à aimer qu’ « il y a beaucoup de mondes dans le monde, un monde à faire de tous ces mondes ». Non, ce n’est pas du Leibnitz et sa Théodicée, « le monde que Dieu a fait, le meilleur de tous les mondes possibles» malgré ses crimes, ses injustices, ses malheurs, ses guerres, mais le monde de cette victoire du bien sur le mal par l’incendie et le meurtre cathartique des maisons jumelles, du colonel Pierre André Pierre et l’homme d’affaires Robert Montès, tyrans de la communauté d’Anse-à-Fôleur. Mais « aucune victoire n’est définitive ».

La belle amour humaine, textes intimistes, regard intelligent et tendre sur l’humanité : imprégnation de  philosophie : « quel usage faut-il faire de sa présence au monde » ? « Le bonheur n’est-il pas le seul mérite naturel auquel tout humain a le droit d’aspirer » ?  Contre quoi peut-on encore se révolter aujourd’hui » ?...

Et puis, les enfants jouent à la lune et au soleil, « passez, passez, la dernière qui restera…», les hommes et femmes miment joyeusement : une ambiance d’Eden Blues de Piaff. Le regard porté sur ce monde trop heureux pour être conscient de sa pauvreté est une immersion de mélancolie qu’une fois j'ai définie comme une douce tristesse.

Des lieux si simples et divers de nos lectures de La belle amour humaine,  nous aurons joué «notre partition dans la musique du monde».

Patrice Dumont

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