Tout d’abord, essayons de rendre aussi explicite que possible deux termes-clés qui figurent dans le titre de mon article : « linguiste » et « sociétés créolophones ». Qu’est-ce qu’un linguiste ? Un linguiste est un universitaire spécialisé en linguistique, la science du langage et des langues. Les questions de base autour desquelles il mène ses recherches sont : Qu’est-ce-que le langage ?  .....

Tout d’abord, essayons de rendre aussi explicite que possible deux termes-clés qui figurent dans le titre de mon article : « linguiste » et « sociétés créolophones ». Qu’est-ce qu’un linguiste ? Un linguiste est un universitaire spécialisé en linguistique, la science du langage et des langues. Les questions de base autour desquelles il mène ses recherches sont : Qu’est-ce-que le langage ?  Comment fonctionnent les langues ? Qu’y-a-t-il de commun entre les langues humaines ? Comment le petit de l’homme apprend-il à parler ? Qu’est-ce qui distingue les langues humaines de la communication animale ? Comment et pourquoi les langues humaines changent-elles ? varient-elles ? Quel est le sens de ces variations ?  Dans quelle mesure les classes sociales se reflètent-elles dans la pratique des langues dans une société ?...
 
Ces questions sont au cœur de la problématique de la linguistique et jouent un rôle fondamental dans les débats qui agitent les linguistes. Ces débats se traduisent généralement sous cette forme : faire de la linguistique signifie-t-elle s’occuper uniquement de la grammaire d’une langue, c’est-à-dire ses trois composantes de base : phonologie, syntaxe, et sémantique pour déboucher sur la question cruciale de l’innéisme et de la Grammaire Universelle ; ou est-ce que faire de la linguistique, c’est d’abord et surtout, pour répéter le linguiste français, Louis-Jean Calvet, « construire une linguistique sociale » et marcher sur les pas du sociolinguiste américain, William Labov qui proclame que « la sociolinguistique est la linguistique ».

 
Soulignons aussi que la linguistique ne se confond pas du tout avec la grammaire traditionnelle. La première  est descriptive, la seconde est prescriptive. Le linguiste ne porte pas de jugements de valeur sur les faits de langue et les usages des locuteurs, il  observe, décrit, conclut et montre comment les locuteurs utilisent la langue dans des situations données ; le grammairien traditionnel porte des jugements de valeur sur l’usage des locuteurs et prescrit comment il faut parler, ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut pas dire.

Deuxième mise au point : « Qu’appelle-t-on « sociétés créolophones » ? Ce terme se réfère à un ensemble de communautés qui ont émergé entre le 17ème et le 18ème siècles dans certaines îles de la zone américano-caraïbe et de la zone de l’Océan Indien et qui sont la conséquence directe de deux phénomènes historiques : la colonisation européenne et l’esclavage africain. Issues de divers contacts ethniques, linguistiques, et religieux, ces sociétés partagent pourtant un ensemble de traits communs qui ont contribué à leur forger une identité nouvelle à mi-chemin entre une certaine culture européenne et une certaine culture africaine. J’identifie ces espaces créolophones en me référant à des sociétés comme la société haïtienne, la société jamaïcaine, la société martiniquaise, la société dominicaine (de l’île de la Dominique), les sociétés guyanaises, la société guadeloupéenne, etc. Dans la zone de l’Océan Indien, on peut se référer à des îles telles que Maurice, Réunion ou Seychelles.

 
Sur le plan de la langue, qu’est-ce qui caractérise ces sociétés ? Dans toutes ces sociétés, le schéma distributionnel des langues en usage se répartit ainsi : une langue qui est parlée par l’immense majorité de la population dont c’est la langue maternelle, appelée « kreyòl » (Haïti, Martinique, Guadeloupe, Guyane française) ou « kweyòl » (Sainte-Lucie, Dominique), « patwa » (Jamaïque, Dominique, Trinidad) ou « Papiamentu » (Aruba, Bonaire, Curaçao) et une deuxième langue qui est le plus souvent la langue de l’ancienne puissance colonisatrice (France, Angleterre, Espagne, Portugal, Hollande) et joue le rôle de langue lexificatrice. Dans la plupart de ces sociétés, cette deuxième langue est parlée à des degrés divers par une minorité de la population et coexiste donc avec la langue créole dans des conditions de domination et d’inégalité sociale parfois si intense (en Haïti, par exemple) que certains observateurs n’hésitent  pas à parler d’apartheid linguistique.

Deuxième caractéristique courante dans toutes ces sociétés créolophones : le statut social des deux langues. Malgré leur situation de langue première utilisée instinctivement par tous les locuteurs, ces langues créoles sont méprisées, dénigrées, minorées par certains membres des classes moyennes de ces sociétés et même par des membres des classes défavorisées qui ont été victimes de l’inflation verbale anti-créole propagée par certains milieux. Cependant, que ce soit en Haïti, à la Jamaïque, dans les Antilles Françaises, …sans qu’il y ait eu d’accord au préalable entre ces personnes, des intellectuels et des linguistes tentent avec succès de redresser le statut de ces langues légitimes et autonomes. Ils rencontrent des résistances et doivent batailler dur pour faire comprendre l’importance des enjeux qu’ils défendent dans des sociétés fondamentalement conservatrices et rétrogrades.

Par le nombre de ses locuteurs (près de 10 millions sur le territoire haïtien et dans l’émigration haïtienne), la qualité des descriptions linguistiques qui lui sont consacrées par les meilleurs spécialistes de la discipline, et sa réputation dans le monde, le créole haïtien est devenu le porte-drapeau de la créolité dans le monde. Par-dessus tout, le rôle du linguiste dans les sociétés créolophones est de détruire les mythes qui ravagent ces communautés par rapport à certaines notions fondamentales telles que : langue, dialecte, patois, éducation, créole, classes sociales, langue supérieure, langue inférieure… Le linguiste doit absolument sensibiliser constamment les populations locales à la question linguistique et son versant social dans les sociétés créolophones. Il doit montrer comment fonctionne une langue créole au sein d’une société créolophone par rapport à la langue lexificatrice. A la faveur de ces descriptions, les locuteurs comprendront que leurs langues natives sont tout simplement différentes de la langue européenne qu’ils ont appris à vénérer et que les deux sont tout à fait égales sur le plan grammatical. Autre tache fondamentale : Le linguiste s’attachera aussi à donner des informations régulières en ce qui a trait aux publications scientifiques (livres, articles, recherches) parues sur les langues créoles en général.

Donc, pour replacer tout cela dans le cadre d’une épistémologie de la créolistique, le linguiste créoliste ne se contentera pas de faire des analyses sur la phonologie, la syntaxe et la sémantique des langues créoles. Ceci est important, très important même, mais il devra aussi, pour répéter Louis-Jean Calvet, construire une linguistique sociale à l’usage des populations car la sociolinguistique, c’est la linguistique.

En se construisant un tel programme, le linguiste en situation de créolo-francophonie court le risque de se retrouver en conflit avec le pouvoir en place et surtout avec les classes dominantes locales qui ne verront pas d’un bon œil ce qu’elles risquent d’interpréter comme des remises en questions de leur domination traditionnelle. En réalité, c’est mal poser le problème s’il faut toujours voir la question linguistique en Haïti comme un perpétuel affrontement entre le créole et le français. Il est temps que les francophones haïtiens comprennent que la langue créole, vu les liens historiques et culturels qui la rattachent à la langue française, constitue une alliée et pas une ennemie. Un déclin ou une disparition du créole en Haïti – pour improbable que cela puisse paraitre - conduira à long ou à moyen terme à un déclin ou à une disparition du français en Haïti au profit de l’anglais par exemple. La situation sociolinguistique actuelle de la Dominique ou de Sainte-Lucie est là pour nous le rappeler. Tout cela est lié à un développement économique de la société haïtienne, à l’instauration d’une société civile forte et l’émergence d’une classe moyenne de plus en plus éduquée et bien ancrée dans la culture haïtienne. Après tout, langue et politique ont toujours marché ensemble

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