La dernière fois que j’avais vu Haïti, c’était au début de l’année 1982 après cinq ans d’une première absence.  J’étais rentré au pays dans le cadre d’une mission de recherche pour le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) où je travaillais pour un Laboratoire de recherche linguistique sur les créoles à base lexicale française. Port-au-Prince manifestait déjà les premiers signes d’un essoufflement démographique mais ce n’était pas trop grave. Ce que j’ai vu au cours des cinq jours que je viens de passer m’a sidéré.

La dernière fois que j’avais vu Haïti, c’était au début de l’année 1982 après cinq ans d’une première absence.  J’étais rentré au pays dans le cadre d’une mission de recherche pour le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) où je travaillais pour un Laboratoire de recherche linguistique sur les créoles à base lexicale française. Port-au-Prince manifestait déjà les premiers signes d’un essoufflement démographique mais ce n’était pas trop grave. Ce que j’ai vu au cours des cinq jours que je viens de passer m’a sidéré.

J’avais pourtant lu une immense littérature sur les conditions de vie post-séisme dans Port-au-Prince. Certains de mes amis tentaient de me faire comprendre que le moment était mal choisi pour rentrer en Haïti avec la réémergence du choléra à Port-au-Prince et, pour couronner le tout, ma femme n’était pas contente du tout. J’ai résisté à tout le monde et je suis parti. Ma première réflexion est que mon pays n’ira nulle part tout autant que les gouvernements haïtiens ne mettent en œuvre une solide politique de contrôle des naissances, aussi radicale que celle mise en place par la Chine au cours des années 1980. Je sais qu’une telle politique est de nature à soulever des problèmes d’application considérables, eu égard à la brutalité relative des méthodes qui ont été employées dans certaines sociétés (contraception forcée, avortement, stérilisation, insertion de dispositifs intra-utérins) et aux résistances culturelles qui risquent de s’élever en Haïti.

Je ne suis pas spécialiste de ces questions mais je sais qu’il existe des techniciens haïtiens bien imbus de ces problèmes et qui devraient pouvoir conseiller efficacement les services haïtiens responsables. Des amis avec lesquels j’ai discuté sur place m’ont fait comprendre que le cœur du problème tient à une politique efficace de décentralisation, qu’il est temps de penser au reste du pays qui se dépeuple énormément et qu’une urbanisation moderne de Port-au-Prince n’a jamais été entreprise (il y a pourtant d’excellents architectes haïtiens !). Je suis tout à fait d’accord mais je continue de penser qu’il est vital que l’actuel gouvernement haïtien établisse aussi sur sa liste de priorités une solide politique de contrôle des naissances. Pensez à ce que sera Haïti dans 10 ou 15 ans avec le taux de natalité que le pays connait. 

Est-ce enfoncer une porte ouverte que de dire qu’il y a trop de monde en Haïti (ou à Port-au-Prince) puisque c’est là où je suis resté durant mes cinq jours en Haïti ? En fait, j’aurais dû dire Pétionville qui est devenu maintenant le centre-ville, le cœur de la majorité des  affaires d’importance qui se traitent car Port-au-Prince fait face à une « insécurité » redoutable, selon certains. Pour ceux qui vivent au pays, quand je parle de surpopulation d’Haïti, j’enfonce certainement une porte ouverte mais pour moi qui ai vécu loin du pays pendant toutes ces années et qui découvre les marées humaines qui circulent paisiblement dans les rues de Pétionville et de Port-au-Prince, c’est une toute autre histoire. J’ai pensé un instant à Barbès, le grand quartier pluriculturel de Paris bien connu de tous les immigrants, ou de Church Avenue à Brooklyn, NY, symbole du transnationalisme des immigrants caribéens : haïtiens, jamaïcains, trinidadiens…

Mais, entre le Barbès de mes années d’étudiant et celui qui a été remis sur pied par la municipalité de Paris au cours de ces dernières années, il y a une certaine différence physique, bien que les « pickpockets » soient toujours bel et bien présents. Quant à Church Avenue, il ne me semble pas que ce soit une bonne comparaison. Les Caribéens qui peuplent Church Avenue continuent une tradition qui fait maintenant partie d’un rite de passage cher à la société américaine, alors que mes compatriotes qui rament à Pétionville et à Port-au-Prince sont les victimes de l’irresponsabilité légendaire des gouvernements haïtiens.     

Au cours de mon bref séjour en Haïti, invité par une collègue doctorante en linguistique à la Sorbonne qui était en mission d’enseignement en Haïti, j’ai animé un séminaire de créolistique à la Faculté de Linguistique appliquée de Port-au-Prince. Malgré les conditions épouvantables (chaleur suffocante, quasi-absence de ventilateurs, éclats de voix continus provenant de la salle d’à côté) dans lesquelles j’animais mon séminaire, j’ai éprouvé une satisfaction sans pareille devant la motivation et la soif d’apprendre de mes jeunes compatriotes. C’était réconfortant d’observer comment ces jeunes étaient stimulés par la problématique du créole, voulaient tout savoir sur la linguistique en tant que science. Il est dommage que ces étudiants n’aient pas accès aux textes de linguistique, aux documents de recherche et aux nombreux articles sur la recherche créolistique.

J’ai « découvert » au cours de mon séjour de cinq jours quatre éléments lexicaux nouveaux pour moi qui vis loin du terrain et du contexte socio-culturel haïtien, source de création des néologismes. Ces quatre éléments lexicaux nouveaux sont : « adoken », « blokis », « obama », « pap padap ». Selon mon informateur, « adoken » désigne une nouvelle pièce de dollar haïtien actuellement en circulation sur le marché haïtien. Quand je l’ai interrogé sur l’origine du terme, il m’a confusément signalé que le mot se réfère peut-être à la ressemblance qui semble exister entre la pièce de monnaie et la forme de certaines briques récemment introduites sur le marché de la construction et portant le même nom. Phonologiquement, « adoken » rappelle des suites existantes dans la langue comme « kamoken » (terme de sinistre mémoire, sous la dictature des Duvalier). 

« Blokis » n’est pas forcément un néologisme dans la mesure où le terme d’origine (« blocus ») faisait déjà partie du vocabulaire des locuteurs haïtiens bilingues français-créole et était donc disponible à pénétrer à tout moment dans le vocabulaire actif des unilingues haïtiens. C’est ce qui est arrivé. La voyelle antérieure arrondie [y] de [blokys] est devenu naturellement [i] puisque le système phonologique du créole haïtien typique ne connait pas de voyelle antérieure arrondie. Le terme « blokis » désigne un encombrement d’automobiles qui arrête la circulation. C’est l’équivalent de « embouteillage » ou « bouchon » en français et de « traffic jam » en anglais. Les encombrements de véhicules automobiles sont une réalité de premier plan aujourd’hui à Port-au-Prince ou à Pétionville. Il est donc naturel que les locuteurs aient créé un terme pour les dénommer. Le terme relève de ce que les linguistes appellent des « emplois nouveaux », des néologismes de sens. 

« Obama » est un exemple type d’un néologisme de sens. Les locuteurs haïtiens ont fait preuve ici d’une créativité originale et ironique en se servant du nom de l’actuel président américain pour nommer un nouvel autobus. Mais ce n’est pas nouveau dans le système de création des locuteurs haïtiens. On se rappelle l’appellation « Kennedy » attribuée aux vêtements usagers en provenance des Etats-Unis et considérablement populaires en Haïti durant les années 1970. Le terme « Obama » désigne un nouveau type d’autobus qui, semble-t-il, a été « donné » par l’administration du président Obama à Haïti.

« Pap padap » est un néologisme plein, une véritable innovation lexicale. Comprendre sa formation pose certains problèmes assez difficiles à résoudre. Apparemment, il y a peu de mots qui sont formés de cette façon dans le lexique du créole haïtien. Sa structure peut rappeler celle des onomatopées avec les répétitions syllabiques qui les caractérisent mais il faudra des recherches pour confirmer cela. Le terme désigne le fait d’acheter ou de vendre des produits au détail.

J’étais rentré en Haïti pour participer à « Livres en folie », la Foire annuelle du Livre haïtien qui se déroule maintenant depuis dix-sept ans. J’avais deux livres impliqués dans ce grand événement. Le premier, « L’Aménagement linguistique en Haïti : Enjeux, défis et propositions » avait déjà été lancé à Montréal en février dernier. C’est un texte collectif coordonné par Robert Berrouet-Oriol avec des contributions de trois autres linguistes, Robert Fournier, Darline Cothière et moi-même. Pour « Livres en folie », le directeur des Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, M. Hérard Jadotte, en a fait une édition haïtienne qui publie l’intégralité de la version créole officielle de la « Konstitisyon Repiblik Ayiti 1987 » telle qu’elle était parue dans Le Moniteur. Mon deuxième livre qui s’appelle : Haïti : Questions de langues, langues en question est complètement personnel et est également publié par les Editions de l’Université d’Etat d’Haïti. C’est un texte de vulgarisation de la créolistique qui pose aussi la question de la problématique du créole, langue première de tous les locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti, dans ses rapports inégaux avec le français, langue dominante socialement.

A en juger par la quantité de visiteurs qui ont quitté la Foire avec les bras chargés de livres, il est clair que, cette année encore, cette manifestation a été un plein succès. Selon les organisateurs, il y avait 1.449 titres disponibles et 134 auteurs en signature. Pour l’instant, les chiffres ne sont pas disponibles quant au nombre de bouquins achetés. Quoiqu’il en soit, parmi le petit nombre d’Haïtiens alphabétisés et lettrés, nous ne savons pas combien font le déplacement à Livres en folie, ni combien lisent effectivement les titres qu’ils ont achetés. Pourquoi va-t-on à la traditionnelle Foire du Livre ? Pour se faire voir ? Pour lire vraiment ? Que lit-on ? Quel est le pourcentage des livres en créole qui a été vendu à la dernière Foire ? A quoi sert la lecture chez les Haïtiens ? J’aimerais bien entendre les réactions d’un sociologue de la lecture à ces interrogations.

La dernière image que je garderai d’Haïti, c’est celle d’un attroupement sur la route de l’aéroport international Toussaint Louverture  le jour de mon départ. De la voiture dans laquelle j’étais, je pouvais voir ce spectacle incroyable d’un homme qui devait faire au moins 1m85, un révolver au poing, l’air décidé de celui qui n’a peur de rien, s’avançant lentement face à un homme qui ne semblait pourtant point  reculer, aussi incroyable que cela puisse paraitre. Encore plus incroyable était le comportement de la majeure partie de la foule qui ne manifestait aucune envie de vider les lieux. Je racontai à mes amis qui étaient dans la voiture avec moi qu’un pareil spectacle était presque impossible à New York, que tout le monde se serait déjà enfui ou se serait déjà couché par terre et que la police serait déjà sur les lieux pour crier : « Jetez votre arme ! Jetez votre arme ! ». Peut-on à partir de là tenter une comparaison entre la violence américaine et la violence haïtienne ? Oui, mais la plus violente n’est pas celle que l’on croit.

Contacter Hugues St. Fort à : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.            

 

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