Pourquoi Harvard ne fait pas rêver ?

(Le Monde ) Je vois dans l'admiration sans borne que vouent certains à cette machine à diplômes une absence de recul inquiétante. Certes, les lauriers ne manquent pas à cette université privée qui est aussi la plus riche au monde, mais il faut rappeler que le laurier aime à pousser sur le fumier.

Acte I : Nos universités françaises sont pauvres comme Job sur son tas de fumier et tout enseignant qui fait un séjour Outre-Atlantique revient dépité de ce qu'il a vu : des moyens de recherche, des salles et des laboratoires équipés, des amphithéâtres et des bibliothèques high tech, des salaires à faire rêver un professeur de l'université française à deux doigts de la retraite. L'Amérique est un pays jeune qui investit dans ses jeunes et dans le savoir ! Elle produit de la matière grise qui est la condition de son avance technologique qui s'avère elle-même une des sources de son hyperpuissance. The american dream ! Comment ne pas être séduit !

Dans l'article d'Isabelle Rey-Lefebvre (Les secrets d'Harvard, la première des universités, Le monde du 16 mai 2012), on apprend que "44 Prix Nobels, 46 Prix Pulitzer et 8 présidents des Etats-Unis sont sortis de ses rangs". Damned ! S'appuyant sur La face cachée de Harvard de la sociologue Stéphanie Grousset-Charrière, l'article met en évidence les avantages et les inconvénients de l'enseignement si caractéristique de cette université. Nous avons évoqué les avantages dont les inconvénients sont la logique contrepartie : l'enseignant ne s'absente jamais même lorsqu'il est malade ; il personnalise sa relation à l'étudiant et ne le sanctionne pas lorsqu'il l'évalue, mais positive ses travaux afin d'être "constructif".

Cette démarche, vue de Sirius, paraît intéressante et novatrice tant il est vrai que la considération de l'élève vaut mieux que le mépris ou l'humiliation. Mais Harvard n'a pas inventé cette pédagogie de la motivation qui a fleuri en Europe dans le sillage de l'Emile de Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'il y a d'inquiétant dans cette relation du professeur et de l'étudiant, ce n'est pas qu'elle soit empreinte de construction, d'écoute et d'attention: c'est qu'elle résulte du clientélisme. En payant très cher son inscription à Harvard, l'étudiant n'attend pas seulement de son professeur qu'il soit savant, compétent et performant : il attend qu'il soit soumis puisque le client est roi.

Ce clientélisme explique que les étudiants évaluent leurs enseignants et que celui qui n'a pas "su les convaincre" se voit congédié de manière unilatérale, comme un valet dans les pièces de Marivaux ! Le payeur sort le payé au pays du du doer qui l'emporte sur le thinker ! Sénèque déjà, qui avait fort à faire avec Néron dont il fut le précepteur, se plaignait, dans son ouvrage Des bienfaits, du fait que la relation humaine à Rome reposât sur la dette : il souhaitait substituer à cette relation du commerçant à son client, celle des dieux aux hommes par laquelle il définissait la bienfaisance. J'en déduis que faire démarrer des enfants dans la vie par une dette constitue un méfait, pour ne pas dire un forfait ! Il n'est pas grave que de mauvais enseignants soient révoqués ; il l'est davantage que la relation entre maître et élève soit commerciale et non intellectuelle. A Harvard, le pédagogique est soumis à l'économique, l'intellectuel à la clientèle.

 

Acte II : Qui dit dette, dit débiteur. L'étudiant américain est ainsi moins en quête de savoir que de revenus, ne serait-ce ceux qui lui permettront de rembourser sa dette ! Il n'est déjà pas facile de motiver un enfant à apprendre, alors faut-il l'endetter pour transformer son peu d'appétence scolaire en hypermotivation universitaire ? Les libéraux (au sens économique) diront que celui qui s'endette trouve dans celle-ci sa motivation. Le psychanalyste dit la même chose à son patient : paye pour te connaître toi-même. On voit quel masochisme est à l'œuvre dans une telle démarche !

Certes, si Max Weber a bien décrit cette logique dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, John Harvard était un jeune pasteur puritain du début du XVIIe siècle, on peut néanmoins se demander si le savoir doit passer par la dette pour s'épanouir et fructifier.

L'inventeur de Facebook, Mark Zuckerberg, n'a pas trouvé son idée dans ce masochisme économique, mais dans une autre pulsion, plus joyeuse ! Ni Marie Curie ni Louis Neels, ni Albert Schweizer ni Bergson ni Camus ni Sartre ne se sont endettés pour enfanter leurs œuvres. Alors que nous savons aujourd'hui que les enseignants français sont moins bien payés que leurs homologues allemands ou anglais, faut-il pour revaloriser le savoir, décréter qu'ils ne mériteront une augmentation de salaire qu'au prix d'une havardisation de leur pédagogie, c'est-à-dire d'un abandon de la relation pédagogique gratuite et désintéressée au profit d'une infantilisation séductrice de l'enseignant sur fond de clientélisme ? L'idée est déjà dans les têtes et dans certains comportements.

Mais à l'heure où les étudiants québécois se révoltent contre une augmentation élevée du droit d'inscription à l'université, à l'heure où la dette étudiante américaine "vient de franchir le seuil de 1 000 milliards de dollars et constitue la première cause d'endettement des Américains", il est peut-être temps de ne pas havardisé davantage les esprits et d'inventer des solutions moins coûteuses et moins castratrices ? Partons du postulat suivant : le savoir est immatériel, abondant, communicable et non nécessairement marchand. Rappelons-nous qu'en grec, école (Skholè") ne veut dire ni client ni dette, mais "loisir" !

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